Archive pour la catégorie ‘plumes à rêver’

L’Aventure humaine…

lundi 8 août 2022

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« … Ce qui me paraît important, c’est le Chautauqua, voilà le seul mot que j’aie trouvé pour exprimer ce que j’ai dans la tête. On appelait Chautauqua, autrefois, les spectacles ambulants présentés sous une tente, d’un bout à l’autre de l’Amérique, de cette Amérique où nous vivons. C’étaient des causeries populaires à l’ancienne mode, conçues pour édifier et divertir, pour élever l’esprit par la culture. Aujourd’hui, la radio, le cinéma et la télévision ont supplanté le Chautoqua. Il me semble que ce n’est pas vraiment un progrès. Mais peut-être le courant de la conscience va-t-il plus vite, à l’échelle de la nation ? Dans le Chautoqua qui commence ici, je ne veux pas ouvrir de nouvelles voies à la conscience, mais simplement un peu davantage les anciens chenaux, comblés par des débris de pensées poussiéreux et de platitudes infiniment répétées. « Quoi de neuf ? », voilà une question éternelle, toujours intéressante, toujours enrichissante ! Mais si l’on en reste là, il n’en résulte qu’un étalage de trivialités à la mode, le tout-venant de demain. J’aime mieux cette autre question : « Qu’est-ce-qui est mieux ? » – question qui va en profondeur et qui permet d’atteindre la mer. Il y a dans l’histoire de l’humanité des époques où les chemins de la pensée ont été tracés, si fort qu’aucun changement n’était possible et que rien de neuf n’arrivait jamais. Le « mieux » était alors affaire de dogme. Ce n’est plus le cas. De nos jours, le courant de conscience collective semble déborder, perdre sa direction originelle, inonder les terres basses, séparer et isoler les hautes terres – sans autre finalité que l’accomplissement stérile de son propre élan. C’est ce chenal qu’il convient aujourd’hui de creuser…

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Je voudrais parler maintenant d’un autre genre de sommets : les sommets de la pensée humaine, qui, d’une certaine façon, me semblent provoquer des sensations analogues à celles qu’on éprouve en gravissant les hautes montagnes.

Si nous considérons l’ensemble du savoir humain comme une énorme structure hiérarchique, les sommets de la pensée se situent dans les régions les plus élevées, au niveau supérieur de la généralité et de l’abstraction.

Rares sont ceux qui y accèdent – et il n’y a aucun profit véritable à tirer d’une ascension de ces hauteurs. Pourtant, on peut leur trouver une beauté austère, qui justifie l’effort de l’escalade. Dans ce haut pays de l’esprit, il faut s’accoutumer à l’air raréfié de l’incertitude, à l’immensité des questions et des réponses. Les espaces qui s’ouvrent devant la pensée sont tellement plus vastes que ce qu’elle peut saisir, qu’on hésite, qu’on recule, de peur de se perdre et ne jamais retrouver son chemin. Qu’est-ce-que la vérité, et comment peut-on jamais être sûr de la détenir ?… Comment peut-on être sûr de quoi que ce soit ?… Y-a-t-il un moi, une âme qui puisse connaître le vrai, ou bien cette âme n’est-elle qu’un ensemble de cellules qui a pour fonction de coordonner les sens ?… La réalité est-elle un changement incessant, est-elle au contraire fixe et immuable ?… Quel est le sens même du mot « signification » ?…

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Le passé n’existe que dans nos souvenirs, le futur n’existe que dans nos projets. Le présent est notre seule réalité. L’arbre dont on prend intellectuellement conscience, à cause de ce bref laps de temps, est toujours situé dans le passé. Il est donc toujours irréel. Tout objet conçu intellectuellement est toujours situé dans le passé – et, par conséquent, irréel. La réalité n’est que l’instant de la vision qui précède la conscience. Il n’y a pas d’autre réalité. Cette réalité préintellectuelle n’est autre que la Qualité. Phèdre sentait qu’il avait touché juste en la définissant ainsi Puisque tous les objets identifiables par l’intelligence émergent nécessairement de cette réalité préintellectuelle, la Qualité est la source et l’origine de tout sujet et de tout objet.

Phèdre se disait que, si les intellectuels ont en général beaucoup de mal à comprendre ce que c’est que la Qualité, c’est qu’ils se dépêchent de donner à toutes choses une forme intellectuelle… »

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 Dans les années 70, un père et son fils partent pour un road trip en moto depuis le Minnesota jusqu’en Californie, quelques amis apparaissent au fil de l’aventure. Chaque jour, il faut ausculter la machine (la moto), l’ entretenir, démonter des pièces si besoin est, pour mieux comprendre…

Robert semble appliquer ce principe à lui-même. Ancien professeur, il a sombré dans une dépression, voulant pousser à l’extrême une théorie du concept de « Qualité » : l’Homme se doit d’être en adéquation totale avec ses créations, ses mots doivent être choisis et sonner parfaitement juste, il doit viser l’excellence. Celui qu’il était à ce moment de sa vie, cette partie de lui-même, il l’appelle Phèdre. Et Phèdre semble a été son ennemi.

Ce voyage, il l’entreprend pour comprendre, pour démonter et réparer un passé douloureux, son pauvre petit garçon Chris est là à contrecœur, une question lui brule les lèvres…

Il est difficile de parler de ce livre, – son titre pour le moins insolite a peu à voir avec son contenu – pourtant il m’a passionnée, la réflexion qu’il suscite est profonde. Il y a beaucoup de métaphores, c’est une « psy-analyse » sur fond de philosophie, de nature, de souvenirs, de conditions souvent difficiles, de science, de méditation, de dialogues, de silences.

Étonnant récit que ce Chautoqua personnel, je le relirai très volontiers, il y a quelques longueurs mais je suis certaine d’y faire de nouvelles découvertes. Nos sociétés ont un besoin urgent de se réinventer, de laisser leurs vieux schémas derrière elles pour donner place à une humanité à la hauteur du fascinant cosmos. J’ai commandé la suite à la bibliothèque, une surprise à venir…

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Extraits de : « Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes »  Robert M.Pirsig  1928-2017.

Illustrations : 1/ « Brume et arc-en-ciel dans le Canyon de Yellowstone »     2/ « Chutes d’eau dans l’Idaho »  Thomas Moran 1837 – 1926.

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S’améliorer…

BVJ – Plumes d’Anges.

Univers saturnien…

dimanche 31 juillet 2022

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« … Montée au refuge  La terrasse d’alpage fut vite traversée et l’on commença d’attaquer la vaste structure composite du flanc de montagne. Ull suivit d’abord un vague sentier qui ne tarda pas à disparaître sous la neige ; tout, à présent, en était recouvert. (Dans les rigoles plates et dans l’intervalle entre des pans de rocher d’inégales hauteurs.) La terrasse ne cessait de plonger vers le bas ; elle se faisait plus lisse encore, absolument lisse. Et voilà que l’éclat du petit jour frappait ce plateau d’une manière étrange : les mille petits cours d’eau (que l’on n’aurait pas remarqués plus bas), la surface des flaques gelées étaient comme des plaques métalliques arrondies par un emporte-pièce multiforme qui se détachaient sur le fond sombre ; certaines de ces plaques, de platine ou d’étain, dont les bords incurvés tissaient des entrelacs d’une incroyable finesse de tranchant, étaient parfaitement mates ; les autres, extraordinairement brillantes, émettaient une lumière intense, sans fluctuation aucune, ni vibration quelconque, sans l’ombre d’une teinte chaude ; leur clarté blanche et vive déchargeait d’un seul coup sa lumière et, tout éclatante qu’elle fût, cette clarté restait d’une dureté impitoyable. Cette continuité, cette infaillibilité sans nuances, était un trait propre aux terrifiants miroirs (qui ne reflétaient rien) et aux parements de métal mat. Que l’on se représente maintenant l’infinité de ces structures – et particulièrement des méandres formés par l’intense ramification des ruisselets – et qu’on les situe tous merveilleusement reliés entre eux sur la tonalité sombre de l’arrière plan – et l’on se sera fait une faible image du somptueux ouvrage de forge que ce plateau, basculant à l’abîme, offrait au regard froid du jour commençant…  »

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Deux hommes, Ull, un alpiniste chevronné et Johann,  un alpiniste qui l’est un peu moins, s’engagent dans l’ascension d’un glacier des Alpes. La météo s’avère mauvaise, les éléments se dressent contre eux, une sourde menace plane. Johann est tétanisé par la peur, il abandonne. Ull continue seul, il sait au fond de lui que c’est une folie mais il s’en va. Face à l’adversité, la personnalité profonde d’un individu se révèle. Une série d’épreuves les attend l’un est l’autre. La fin est…

Je ne vous dévoilerai bien sûr pas le dénouement de cette histoire.

J’ai été émerveillée par la description de la montagne et des situations que peuvent vivre les alpinistes quand tout se ligue contre eux. L’auteur fait preuve d’un tel réalisme, d’un tel sens du détail que l’on peut imaginer qu’il raconte du vécu. Il a, parait-il, écrit et réécrit ce roman plusieurs fois, pour trouver le vocabulaire le plus juste peut être. C’est du grand art, le résultat est à la fois glacial et brillant, on se retrouve vraiment aux côtés de ceux qui ascensionnent , on sent la rudesse des caractères, on vit les évènements, on imagine le roc acéré et cassant, l’atmosphère ténébreuse, l’effort, le froid, l’épuisement…

J’ai buté plusieurs fois sur des mots, l’auteur (ou le traducteur ) voulait-il insister sur la difficulté à avancer dans un tel contexte ? Là est un roman assez fascinant, d’une grande force dont je vous conseille vivement la lecture.

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Extraits de : « Ascension »  Ludwig Hohl  1904-1980.

Illustrations : 1/ et 2/« Crevasses et séracs dans le glacier du Mont Blanc »  Gabriel Loppé  1825-1913.

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Faire parler notre personnalité profonde…

BVJ – Plumes d’Anges.

Haute voltige…

dimanche 10 juillet 2022

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« … Il y a deux siècles, Leopardi disait dans son Éloge des oiseaux que « les oiseaux sont par nature les créatures les plus joyeuses au monde. À chacun de leurs bonheurs, à chacune de leurs satisfactions ils se prennent à chanter ; plus ce bonheur et cette satisfaction sont vifs, plus ils mettent d’ardeur dans leur chant. »…

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Plus que tout vol peut-être, stupéfiants sont les vols groupés d’étourneaux qui forment des figures éblouissantes dans le ciel juste avant le crépuscule. Vastes respirations plastiques, formes qui se font et se défont dans une sorte de travelling métamorphique, qui se creusent en leur centre, s’étirent, se densifient, se dispersent, esquissent des chorégraphies tout en élans et en abandons. On dirait l’organisation acéphale d’un petit peuple sans chef, guidé par l’acquiescement secret de ses membres à tour à tour s’accorder et se désaccorder. Fluides, continus, liquides, ces vols transforment le ciel en une espèce d’écran océanique, et les nuées d’oiseaux en orages, en baleines ou en méduses lentement allongées. C’est un véritable concert plastique, des phrases en plein vol – qu’en anglais on appelle d’ailleurs du mot formidable de « murmurations « .

Les murmurations émerveillent, on en a tous fait l’expérience. On s’arrête, on est saisi, capté, heureux, on tente une photo, on entre dans le mouvement. Et la merveille peut aller plus loin : on dit que dans le Jutland, au Danemark, les nuées sont si massives et spectaculaires qu’elles en arrivent à occuper tout le ciel et à cacher le soleil. Les Danois parlent de « soleil noir », sort sol

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« Il bat de l’aile, il s’envole.

Il bat de l’aile, il s’efface.

Il bat de l’aile, il réapparaît.

Il se pose. Et puis il n’est plus.

D’un battement, il s’est effacé dans l’espace blanc.

Tel est mon oiseau familier,

L’oiseau qui vient peupler le ciel de ma petite cour.

Peupler ? On voit comment… »

Vers d’Henri Michaux« L’oiseau qui s’efface » – dans « La vie dans les plis » 1990.

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On s’intéresse aussi désormais à tout ce qui témoigne d’une plasticité des langues d’oiseaux : les phénomènes d’apprentissages, d’infléchissement stylistique, d’emprunts, d’accents, de dialectes, de régiolectes… L’alouette des champs par exemple (les chercheurs du Muséum l’ont récemment documenté) a un répertoire exceptionnel, de plus de 600 notes (contrairement au modeste coucou, qui en a deux), organisées en séquences régulières, comme des syllabes dans des phrases, qui sont autant d’informations sur sa provenance, son appartenance à un groupe, son humeur, ses besoins du moment… « Des renseignements délivrés qui sont à lire comme des codes empilés les uns sur les autres, la phrase de l’alouette n’étant pas linéaire. L’émotion, par exemple, est rendue par la rapidité des séquences chantées : quand les silences diminuent, notre alouette signifie à ses congénères qu’elle est en colère. Ainsi, pour parler alouette, il faut avoir un rythme précis (dans l’alternance des sons et des silences) et un bon tempo (à savoir le nombre des syllabes par unité de temps. En outre, l’alouette fait partie des passereaux, c’est-à-dire des oiseaux qui apprennent à chanter, dont le chant n’est pas fixé génétiquement à la naissance (contrairement aux tourterelles par exemple). L’alouette « apprend toute petite auprès de son tuteur, son père. Que celui-ci soit parisien ou provençal, elle reproduira l’accent paternel, par mimétisme ou par souci de bien faire ». Par attachement, en fait… »

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Marielle Macé nous dit que les oiseaux disparaissent, ils sont « déboussolés ».

 Aurions-nous cessé de les écouter et de les entendre ?

Fut un temps où nous avons cherché à nous en rapprocher,

voire même à les imiter.

Ces petits êtres sont un cadeau du ciel

alliant légèreté, joie et beauté.

Au fil des pages, l’auteure se fait oiseau, elle sautille d’un sujet avien à un autre,

par petits bonds, son érudition niche dans de nombreux domaines,

elle nous entretient de la virtuosité de ce joli monde,

 nous invite à l’écoute jubilatoire du chant mais pas que.

L’oiseau trouve sa place dans la philosophie, la poésie,

la musique, le langage, il crée un lien,

sorte de fil d’or inspiré et inspirant pour l’Homme. 

Ce livre est un enchantement, on y grappille de précieux savoirs.

C’est une lecture riche d’une énergie que je qualifierai de printanière,

laissez-vous surprendre, vous tomberez sous le charme…

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Extraits de : « Une pluie d’oiseaux »  2022  Marielle Macé.

Illustrations : 1/  2/  3/  Détails – Retable de Kate Elizabeth Bunce  1856-1927  – artiste peintre et poétesse – Église Saint Alban de Birmingham.

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Vibrer en mode oiseau…

BVJ – Plumes d’Anges.

Esprits des lieux…

dimanche 19 juin 2022

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« … Je pratiquais des rites à la gloire de la lune, mon astre. Je faisais appel à elle quand l’œil de mon esprit était vide. J’amalgamais la lune à la terre et voyais naître de cette union un rideau de lumière, avec des pieds drapés flamboyants qui caressaient les pâturages, et une ribambelle de têtes à deux cent vingt mille miles au-dessus des hommes. Le rideau était surplombé par l’archange Gabriel, ange de la lune, messager divin. J’avais entendu parler d’un rituel à faire, entre la nouvelle lune et la suivante, permettant d’invoquer la protection des archanges, de se couvrir de leurs ailes, le temps d’une lunaison. Ils étaient chacun maîtres en leur domaine, Gabriel était grand gardien de l’amour, de la clairvoyance et de la parole…

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… Quand j’étais enfant on parlait toujours des esprits dans ma région, des esprits qui prenaient des formes invraisemblables, ma grand-mère disait par exemple que celui de son ancien voisin s’était transformé en fer à repasser, c’est pour dire. Celui de Yeats, vous allez vous dire que je suis aussi fou qu’une punaise de lit, mais en visitant sa tour – vous savez, Thoor Ballylee ? – je l’ai immédiatement senti, je veux dire physiquement, il a profité que je franchisse le seuil de sa porte pour passer sur mon visage – je vous assure – une brassée d’air chaud, piquant, à la limite de la douleur. Savez-vous ce qui m’est arrivé ensuite ? On aurait dit que je me trouvais soudain sous une douche de cailloux, des cailloux invisibles, des cailloux fantômes qui se déversaient sur moi, un véritable éboulement sur mon crâne. J’ai cru me fendre. Et tout à coup… plus rien. Allez comprendre. Mais je vous empêche de lire, non ? Je suis trop bavard, excusez-moi.

Vous êtes sûr? Eh bien après cela, il y a eu comme un changement de décor et de lumière. Du rose partout, du sol au plafond. La pièce était entièrement envahie par un brouillard sublime, vous ne pouvez pas vous figurer la beauté de ce nuage. Je me suis mis à entendre quelque chose – vous savez, ça défile beaucoup dans ma tête -, cette fois c’était un oiseau qui chantait, si magnifiquement que j’ai cru que j’étais mort, que j’étais passé dans l’autre monde. Le brouillard lui, circulait, il était vivant, il remuait comme un animal. Je me suis levé, j’avais envie de le le suivre, d’aller dans la direction qu’il m’indiquait. Sa fumée pastel gagnait tout partout, embellissait tout, se faufilait dans tous les interstices, s’entortillait autour des lustres poussiéreux, enlaçait les étagères, éclairait sur son passage les tableaux sur les murs – je me souviens d’un bébé endormi recroquevillé sous une couverture. Je crois bien que c’était W.B. dessiné par son père quand il était enfant. Beau comme un astre sous le brouillard. Le chant de l’oiseau se rapprochait, de quelques pieds, de quelques pouces, puis il s’est collé à mon oreille. L’oiseau ne sifflait pas, il disait… il disait… des vers. Oui, il déclamait comme un type au pub se lance dans une tirade. Cet oiseau était même, je dirais, un vrai conteur, il portait le soleil et la lune – j’imagine que vous connaissez le poème – dans une coupe d’or et un sac d’argent. Eh bien figurez-vous qu’à l’époque, moi, je ne le connaissais pas, et c’est l’oiseau qui me l’a appris…

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... La rage s’est évaporée, noyée par les braves qui poursuivent le chemin de lauriers roses et de violettes, qui guidés par les vers du poète enchanteur continuent à tracer des lignes dans les cieux obscurs.
Rien n’a disparu.
Nothing has gone. »

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Madeleine se rend à l’enterrement de sa voisine à Roquebrune-Cap-Martin quand la radio délivre une information concernant le poète W.B.Yeats. Ce dernier fut enterré dans ce village en 1939, ses restes  ne purent être rapatriés en Irlande qu’en 1948, à cause de la guerre. Le problème soulevé par le journaliste est qu’en France Yeats fut « jeté » dans une fosse commune, alors qui donc fut envoyé dans son cercueil ? Une enquête commence…

C’est une roman à plusieurs voix dont l’écriture et l’architecture sont remarquables. L’auteure nous parle, par petites touches, d’inspiration, de poésie, de beauté, d’ésotérisme, de liberté, elle nous fait naviguer entre deux mondes, des personnages glissent de l’un à l’autre, entre visible et invisible, entre dit et non-dit, entre vérité et imaginaire. Des secrets émergent pour libérer la douleur inscrite dans la chair, des fantômes se lèvent et racontent l’Histoire, les rêves et les amours.

De nombreuses rencontres se font sur le chemin de Madeleine, le puzzle se met en place comme si l’âme du poète exigeait qu’ordre fut remis dans cette fosse commune… et dans la vie des personnages.

Là est encore une belle lecture, rafraîchissante,

elle incite à plonger dans la poésie de ce grand irlandais, quel cadeau !

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Extraits de : « Les amours dispersées »  2022  Maylis Besserie.

Illustrations : 1/ « Boglands »  2/ « Fin du jour sur les champs »  George William Russel   1867-1935.

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Planer, flotter, se mouvoir en douceur…

BVJ – Plumes d’Anges.

Indispensables novations…

lundi 13 juin 2022

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« … Les « petits gestes » et autres « initiatives individuelles » sont certainement bienvenus. Mais ce n’est plus la question de fond. Un problème systémique ne peut avoir de solution que systémique. Il faut une révolution politique, poétique et philosophique. Dans un jeu où nous sommes sûrs de perdre, il n’est pas utile de faire un bon coup, il faut changer les règles. Le reste relève du détail ou du cache-misère…

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… Il ne faut pas renoncer à la croissance, il faut la redéfinir. Je pense sincèrement qu’il y a quelque chose de profondément débile – je n’ai pas de mot plus poli – à nommer croissance une éradication systématique de la vie sur terre. La croissance vraie ne pose aucun problème : l’amour, la créativité, l’entraide, la connaissance, les explorations artistiques et scientifiques peuvent évidemment croître. Elles le doivent ! Mais la production délirante d’objets inutiles, devenue une fin et non plus un moyen, doit être nommée pour ce qu’elle est : une maladie. S’il faut la nommer croissance, alors voyons-la comme une croissance tumorale.

Que les délinquants en costume osent qualifier de « progrès » le délire techno-nihiliste qui consiste à attendre le bus en parcourant son mur Facebook et sa galerie Instagram, bercé par les notifications Snap et Twitch, à proximité d’une poubelle connectée – alors même que les chants d’oiseaux ont presque disparu et que lire devient une quasi-anomalie – relève de l’aliénation.

Ne nous faisons pas d’illusions : il n’y aura aucune retenue de la part des chercheurs et des acteurs industriels. Ils demeurent, pour la plupart, prisonniers des carcans de leurs corporations et englués dans leurs pointilleuses convictions ratant la vision globale. Mais l’enjeu n’est pas de se restreindre : il consiste à s’interroger sur ce qui est désirable et à s’enivrer, sans réserve, de nouveaux enchantements.

L’avènement d’une société gestionnaire, étriquée dans ses desseins et sale dans ses rêves, montre qu’avec quelques décennies d’avance, Gébé avait raison. Il est temps de crier : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste. » Les bouffons ne sont pas ceux qu’on croit…

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Je ne suis pas convaincu par les arguments évolutionnistes. L’échec auquel nous faisons face n’est pas l’échec de l’humanité mais d’une petite partie de l’humanité qui emporte beaucoup d’autres vivants dans sa chute. D’innombrables autres cultures humaines ont développé des rapports au(x) monde(s) très différents de celui de la modernité occidentale… »

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 À la manière du Professeur Keating dans « Le cercle des poètes disparus  » qui demande à ses élèves de monter sur son bureau pour prendre de la hauteur et observer d’un autre point de vue, Aurélien Barrau, astrophysicien, philosophe et poète, nous propose une réflexion visant à élargir notre vision et nos perspectives. Il insiste sur l’urgence de créer et de produire du réel, d’avoir de l’imagination pour enfanter un monde respectant la vie sous toutes ses formes.

Nos mots devraient être précis, choisis, avoir un sens réel et non être les coquilles vides employées par la société de spectacle que certains cherchent à nous imposer…

Là est un riche petit opuscule dont le propos est fort intéressant, à lire vite et sans modération. 

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Extraits de : « Il faut une révolution politique, poétique et philosophique » Aurélien Barrau et Carole Guilbaud – 2022Éditions Zulma.

Illustrations : 1/ « Planisphère étoiles australes »  2/ « Planisphère étoiles boréales »  John Flamsteed  1646-1719.

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Élargir notre vision du monde…

BVJ – Plumes d’Anges.

Drôles de mondes…

dimanche 15 mai 2022

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« … Tout commença le jour où un célèbre médecin, scientifique de renom et personnalité prisée des médias, déclara, preuves à l’appui, que toute mort avant 120 ans était une mort prématurée. (…) Le gouvernement s’empara de la question. Le Président prit la parole à la télévision et déclara qu’il allait s’attaquer de front au problème. Il créait ce jour un Conseil de défense réunissant le Président, le Premier ministre, le ministre de la Santé, le ministre de la Défense, le ministre de l’Intérieur ainsi que des acteurs des grandes institutions publiques du domaine de la santé. (…)

Mais pourquoi un Conseil de défense sur un tel sujet ? se demanda alors un journaliste. La réponse lui vint quand il se remémora l’allocution télévisée du chef de l’État.

Le pays est en guerre, avait déclaré le Président.

En guerre contre la Mort…

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… Un être humain, pour s’éveiller à lui-même et s’épanouir, a besoin d’élever son âme. Élever son âme est le fruit d’un travail sur soi auquel invitent les traditions spirituelles du monde entier, du christianisme à l’hindouisme, et de l’islam au bouddhisme en passant par le judaïsme et le taoïsme. Les spiritualités laïques y invitent aussi : c’est toute la démarche des philosophes depuis l’Antiquité, qui cherchent le chemin de la sagesse et de « la vie bonne ».

Ce travail sur soi vise à élever sa conscience notamment en clarifiant ses pensées et ses intentions, en se libérant de ses peurs, en maîtrisant ses pulsions, en développant en soi la compassion et l’amour : amour de soi, amour des autres, amour de la Vie.

Ce travail est exigeant, difficile, mais les vrais efforts qu’il demande sont toujours récompensés car ils nous font avancer de jour en jour sur le chemin d’une joie durable, bien au-delà des petits bonheurs très passagers que l’on peut tous par moments ressentir.

Pourquoi ce travail sur soi est-il exigeant ? Parce qu’il sera toujours plus facile de se laisser happer par nos peurs que de gagner en confiance, il sera toujours plus facile de s’assujettir au regard des autres que de s’en libérer, il sera toujours plus facile de juger que de comprendre, il sera toujours plus facile d’obéir à nos bas instincts que de s’en délivrer : il sera toujours plus facile de se laisser tirer vers le bas que d’élever sa conscience. (…)

Les grandes firmes avaient depuis longtemps compris que jouer sur les bas instincts, les pulsions et les peurs était le moyen le plus simple et le plus efficace pour vendre n’importe quoi…

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… S’appuyer sur la peur est le meilleur moyen de conduire les gens à renoncer à leurs libertés. « Celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leurs âmes », disait Machiavel. Plus on met les gens dans un état de peur, plus ils acceptent de se soumettre à l’autorité censée les protéger. Et plus on fait durer cet état, plus ils s’habituent à être contrôlés.

Il convient donc de saisir toutes les opportunités qui se présentent dans l’actualité pour instiller des peurs et ainsi rendre le peuple demandeur d’une autorité et d’une fermeté nouvelles. Et lorsque celles-ci se mettent en place, il convient de les maintenir le plus longtemps possible pour habituer les esprits, jusqu’à ce qu’elles semblent normales. Naturelles. La privation de liberté se fait alors au nom de l’intérêt général. Ce que chacun peut bien comprendre. Et accepter.

On obtient ainsi une soumission douce, sans recourir à la violence physique. La violence est bien là, mais elle est seulement morale. Psychologique… »

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Les deux héros de cette histoire se sont rencontrés alors qu’ils étaient étudiants.

Tom, ingénieur scientifique, est las  :  les changements du monde,  l’actualité relayée par les médias l’accablent, pourtant il fait tout pour les accepter.

Christos, a suivi des études de philosophie puis de linguistique et de psychosociologie, il vit en Grèce. Il observe et questionne le monde, il sent que son ami sombre dans la tristesse et la réclusion. Il veut aider Tom, il lui fait prendre conscience que quelque chose ne va pas dans ce que l’on raconte…

C’est le premier livre de cet auteur que je lis et je l’ai beaucoup apprécié. C’est une fable pleine d’intelligence, à la fois légère et profonde, elle relate une situation pouvant ressembler à l’actualité de ces dernières années. Le sujet est très bien amené, documenté et sourcé quant aux origines de l’Europe, de la mondialisation, de la manipulation des masses… On y croise les noms de Edward Bernays, Noam Chomsky, Rodrik

 J’ai repensé à «  Matins bruns « , continuons encore et toujours

à être vigilant(e)s, réveillons-nous aussi.

Réfléchir en prenant du recul est tellement important

et  la liberté est si fragile !

Il y a là de belles découvertes à faire,

je vous invite vraiment à aller vers ce petit livre

qui éclaire les faits sous un autre angle  et avec humour.

C’est un regard qui interroge et mérite, il me semble,

que l’on approfondisse le sujet.

À lire et à faire circuler…

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Extraits de :  » Le réveil«   2022 Laurent Gounelle.

Illustrations : 1/ « Le silence » 2/ « Orphée »  Odilon Redon  1840-1916.

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Résister à certains chants des sirènes…

BVJ – Plumes d’Anges.

L’ARBRE…

samedi 9 avril 2022

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« … les plantes ont leur volonté propre, de l’astuce et un but, tout comme les gens. Il lui parle, lors de leurs virées, de tous les miracles tortueux que la verdure peut concevoir. Les gens n’ont pas le monopole de l’étrangeté. D’autres créatures – plus grosses, plus lentes, plus anciennes, plus durables – mènent le jeu, fixent le climat, nourrissent la création et créent l’air même qu’on respire.

« C’est une idée géniale, les arbres. Si géniale que l’évolution ne cesse de la réinventer, à l’infini. »…

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« Nous savons si peu de choses sur la façon dont les arbres poussent. Presque rien sur la façon dont ils fleurissent, fourchent, se renouvellent et guérissent tout seuls. Nous en avons appris un peu sur quelques-uns, pris isolément. Mais rien n’est moins isolé, plus sociable qu’un arbre. »…

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C’est incroyable comme les choses paraissent folles dès qu’on se met à les regarder. »…

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Les champignons puisent dans la pierre des minéraux pour leurs arbres. Ils chassent les podures, qu’ils servent à leurs hôtes. Les arbres de leur côté, stockent un supplément de sucre dans les synapses de leurs champignons, à administrer aux malades, aux ombragés, aux blessés. Une forêt prend soin d’elle-même, tout en construisant le microclimat dont elle a besoin pour survivre.

Avant de mourir, un sapin de Douglas vieux de cinq cents ans renvoie son stock de composés chimiques dans ses racines et, via ses partenaires fongiques, lègue en testament sa fortune au pot commun. Nous pourrions appeler ces vénérables bienfaiteurs des arbres donateurs

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… Mais l’espoir et la vérité importent peu aux humains sans l’utilité. Dans son barbouillage de mots gauche et godiche, elle cherche l’utilité  du Vieux Tjikko, sur sa crête aride, qui sans fin meurt et ressuscite à chaque changement de climat. Son utilité, c’est de montrer que le monde n’est pas fait pour notre usage. En quoi sommes-nous utiles aux arbres ? Elle se remémore les paroles du Bouddha : Un arbre est une créature miraculeuse qui abrite, nourrit et protège tous les êtres vivants. Il offre même de l’ombre aux bourreaux qui l’abattent…

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Des messages sourds émanent de l’écorce contre laquelle elle s’appuie. (…)

Les signaux disent : Une bonne réponse mérite d’être inventée de zéro, encore et encore.

Ils disent : L’air est un mélange que nous devons continuer à produire.

Ils disent : Il y a autant sous terre qu’au-dessus.

Ils lui enseignent : N’espère ni ne désespère ni ne prédis ni ne te laisse surprendre. Ne capitule jamais, mais divise, multiplie, transforme, unis, agis et endure comme tu l’as fait tout au long du long jour de la vie.

Il est des graines qui ont besoin du feu. Des graines qui ont besoin du gel. Des graines qui doivent être avalées, gravées à l’acide digestif, expulsées comme déchets. Des graines qui doivent être écrasées pour s’ouvrir et germer. Un être peut voyager partout, à force même d’être immobile…« 

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Étonnante lecture, on entre dans ce livre comme on entre dans une forêt, le parfum est puissant, les bois craquent, les feuillages bruissent, les oiseaux chantent…

Au départ, neuf histoires – très différentes – se racontent, elles sont l’origine d’un présent qui se trame, se dessine, chaque histoire rencontre son arbre – le châtaignier, le murier, l’érable, le chêne et le tilleul, le pin douglas, le figuier, le ginkgo, le hêtre – petit à petit, des drames se nouent, quelquefois se dénouent.

Il y a Patty, la botaniste jadis collectionneuse de brindilles ; dans son enfance elle a montré des problèmes de langage,  son père l’a initiée à l’observation de la nature. Son arbre,  le hêtre s’élève dans une verticalité étonnante, il contemple et étudie les transformations du monde. Elle découvre et veut révéler que les arbres communiquent entre eux, leurs racines sont l’origine, elles se nourrissent à des sources multiples, parfois lointaines, elles sont des traces, une musique sans fin. Elles s’adaptent aux rencontres rocheuses, elles les contournent, elles sont la vie qui galope, la vie qui coure inexorablement pour le bien-être de tous. Mais quand on pense différemment, tout devient très difficile. Il y a huit autres destins qui se rencontrent, huit autres façons de vivre les arbres…

Richard Powers signe un roman palpitant, il explore différentes possibilités. Il prête des sentiments aux arbres, ceux-ci collaborent mais jamais ne cherchent à se détruire, la leçon est splendide ! L’homme s’égare dans le monde virtuel et ne sait plus admirer la magnificence de la Nature, il est mené par la cupidité….

C’est une fort belle lecture, parfois on se perd un peu, n’est-ce-pas le propre de la forêt, non ? À nous de noter quelques repaires, quelques indices. Le vocabulaire et le savoir de l’auteur sont époustouflants, la poésie omniprésente…

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Extraits de : « L’ARBRE MONDE »  2018  Richard Powers.

Illustrations : 1/« Ferme »  2/ « Le Haut Outaouiais »  3/« Automne »  Franklin Carmichael  1890-1945.

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Palpiter avec les mots et la Nature…

BVJ – Plumes d’Anges.

Passeurs de mots…

samedi 2 avril 2022

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« … Toute sa vie passée à écouter les autres. Il n’écoute plus personne. Il y a là une paix profonde et une tristesse. Aussi profonde l’une que l’autre. Il vient de déposer l’habit. Pas défroqué non, parce que sur sa route il n’y a ni dieu ni vœu éternel. Il s’éloigne simplement et il se sent de plus en plus nu. Parfois une question le saisit. Écouter et parler n’est-ce pas ce qui rend humain chaque être ? Est-ce qu’il n’est pas en train de trop s’éloigner ?…

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Il y a de longues plaintes tenues parfois longtemps dans nos poitrines. Un jour elles trouvent le chemin et montent jusqu’à nos lèvres.(…) Cette fois, la raie Manta est là, puissante et souple. Elle l’attendait ? Il la suit comme on s’abandonne à un présage. Elle a détecté sa présence, il en est sûr. Et elle le laisse faire. Il ne pense plus à rien. Il la suit jusqu’aux coraux.

Alors lentement, par des mouvements d’une grâce infinie, elle se défait entre les coraux de tout ce qui s’est accroché à elle. Combien de temps Simon reste-t-il ainsi à observer ce qu’elle lui montre, reprenant son souffle hors de l’eau puis replongeant. Quant elle repart, délivrée de ce qui entravait ses mouvements, il la remercie silencieusement…

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Chaque objet ici est couturé de lignes d’or. Elles dessinent des courbes, des zébrures, parfois juste quelques points comme si on avait cousu les bords ouverts d’une blessure. Et c’est beau. Étrangement beau.

Les tissus cousus.

La céramique cousue.

 Et lui, la bouche cousue ? Où est le fil d’or ?

Daisuke parle. À sa façon lente. Entre chaque phrase, un temps. Le silence dans lequel Simon marche. À pas comptés. S’il comprenait ce que dit Daisuke, il saurait que tout se répare. On ne cherche pas à cacher la réparation. Au contraire, on la recouvre de laque d’or. On est heureux de redonner vie à ce qui était voué à l’anéantissement. On marque l’empreinte de la brisure. On la montre. C’est la nouvelle vie qui commence…

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Mais toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n’appartient qu’à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C’est le cœur de la plante. On n’est maître de rien. On peut juste accepter et mettre tout son art, toute sa vie, à comprendre ce qu’est le fil de l’eau, le sens du bois, le rythme des choses sans nous. Et c’est un travail et c’est une paix que de s’y accorder enfin. La seule vraie liberté…

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Trouver l’élan qui fait prendre le risque de quitter son eau.

L’élan qui rassemble tout… »

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Simon Lhumain, psychanalyste, homme secret qui n’a plus qu’un ami, se lie doucement d’amitié avec Mathilde, elle lui parle de poésie et d’un livre sur les textiles anciens japonais…

Un matin, sans le vouloir,  il casse en deux un vieux bol bleu à la longue histoire. Cette fracture est un déclic, des émotions affluent, des souvenirs font surface. Il sent qu’il ne peut plus se dérober, il doit se confronter à lui-même, à ses peurs, ses doutes, ses souffrances, ses désirs…

Depuis des années Simon écoute mais ne s’écoute plus, il étouffe, il a besoin de respirer la lumière, il partira au Japon. Son ami Hervé, fin connaisseur de voyages lointains,  lui trouve une maison d’hôtes dans un endroit préservé, les îles Yaeyama. Là s’opère une lente et belle transformation, grâce aux maîtres des lieux, Akiko, collectionneuse de tissus anciens et Daisuke, céramiste talentueux. Le fil d’or d’une histoire se tisse patiemment, les traces suivent les traces…

L’écriture de Jeanne Bénameur est toujours délicieuse, les images évoquées sont fortes et délicates : les rituels, l’eau, la chaleur, la nature, les couleurs, la douceur des rencontres, le féminin, on se prend à rêver d’un semblable voyage au pays du soleil levant…

Laissez-vous porter par ce livre, ai-je envie de vous dire.

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Extraits de : « La patience des traces »  2022  Jeanne Bénameur.

Illustrations : 1/« Bouquet »  Anna Gumlich-Kemp
1860-1940  2/« Paysage côtier »  Kawase Hasui  1883-1957.

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Porter un regard neuf…

BVJ – Plumes d’Anges.

Beaux Arts…

dimanche 6 mars 2022

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Incroyable transparence,

douceur de porcelaine,

délicatesse du trait,

tout nous transporte loin, très loin…

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Douce balade en pays d’Œuvres d’Art multiples et variées : dessins, gravures, sculptures, peintures…

L’Hôtel de Caumont à Aix-en-Provence présente jusqu’à la fin du mois de mars, une partie de la Collection Giorgio Cini abritée par l’ancien monastère San Giorgio sur l’île de San Giorgio Maggiore à Venise. La fermeture saisonnière de ce lieu a permis d’organiser cette très belle exposition.

Trois œuvres m’ont particulièrement émue :

Le « Christ rédempteur « 

de Sano di Pietro, aux « mains jointes en signe d’acceptation  » et à l’étrange regard, tempera et or sur bois, ce serait sans doute la partie supérieure d’un retable.

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« La Vierge et l’enfant  »

attribuée à Piero della Francesca (ou à son élève Luca Signorelli, le mystère reste entier).

Une certaine raideur habite les deux personnages, pourtant l’œuvre est exquise, paisible, on plonge dans les yeux bleus de l’enfant, une confiance irrésistible en émane.

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L’habit est étonnant pour une Vierge, son geste est une caresse,

la peinture est énigmatique…

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Ettore Spalletti, 1940-2019,  invité de la Fondation, est tombé amoureux de ces deux tableaux. Son inspiration a donné naissance à plusieurs œuvres dont

« Inséparables, rose « ,

un dialogue entre le XVème siècle et le XXIème, sorte de triptyque en bois monochrome avec ajout d’or, en référence à la peinture de la Renaissance  italienne…

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Là est une exposition de grande qualité, la richesse du fond est évidente,

on y retrouve aussi un « Saint Thomas d’Aquin  » de Fra Angelico, des dessins de Tiepolo, des plats émaillés sur cuivre datant du XVème, des manuscrits enluminés de toute beauté…

Si vous le pouvez, courrez vite admirer ces trésors !

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« Comme un flocon léger

ou la buée bleue du matin,

ce monde de rosée »

Kawai Sora

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Pardonnez la qualité des photos,

les salles étaient un peu sombres pour mon pauvre petit téléphone…

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Retenir les belles sources…

BVJ – Plumes d’Anges.

Optimiste optimisme…

lundi 28 février 2022

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« … Ce livre porte sur une idée radicale.

C’est une idée qui angoisse les puissants depuis des siècles. Une idée contre laquelle les religions et les idéologies se sont battues. Une idée dont les médias parlent rarement et que l’histoire semble sans cesse réfuter.

En même temps c’est une idée qui trouve ses fondements dans quasiment tous les domaines de la science. Une idée démontrée par l’évolution et confirmée par la vie quotidienne. Une idée si intimement liée à la nature humaine qu’on n’y fait souvent même plus attention.

Si nous avions le courage de la prendre au sérieux, cela nous sauterait aux yeux : cette idée peut déclencher une révolution. Elle peut mettre la société sens dessus dessous. Si elle imprègne véritablement notre cerveau, elle peut même devenir un remède qui change la vie, qui fait qu’on ne regardera plus jamais le monde de la même façon.

L’idée en question ?

La plupart des gens sont des gens bien…

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Le 29 août 2005, les digues de la Nouvelle-Orléans rompirent. L’ouragan Katrina se déchaîna sur la ville, laissant dans son sillage 80% de maisons sous l’eau. Il s’agissait de la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire des États- Unis. Au moins 1836 personnes perdirent la vie.

Cette semaine-là, les journaux regorgèrent de récits de viols et de fusillades dans la ville. Des histoires sordides circulèrent sur des gangsters errant de pillage en pillage, ou sur un tireur d’élite qui ouvrait le feu sur les hélicoptères des secours.(…) Le chef de la police déclara que la ville sombrait dans l’anarchie, et la gouverneure de la Louisiane craignait la même chose. « Ce qui me met le plus en colère, déclara-t-elle, c’est que des désastres comme celui-ci font souvent ressortir ce qu’il y a de pire chez les gens. »(…) Ce n’est que plusieurs mois plus tard – une fois que les journalistes eurent disparu, que l’eau eut été pompée et que les chroniqueurs eurent trouvé d’autres sujets – que les scientifiques découvrirent ce qui s’était réellement passé à la Nouvelle-Orléans.

Il s’avéra que les sifflements des balles provenaient de la soupape d’un réservoir à essence. Dans le stade de Superdome, six personnes avaient perdu la vie : quatre de mort naturelle, une par overdose et une par suicide. Le chef de la police dut admettre qu’il n’avait pas reçu le moindre rapport officiel de meurtre ou de viol. Et certes, de nombreux pillages avaient eu lieu, mais principalement du fait de groupes qui collaboraient pour survivre, parfois avec l’aide de la police elle-même. Les chercheurs du Disaster Research Center de l’université du Delaware conclurent que « la réaction majoritaire avait été de loin, une attitude prosociale »(…) Bref, la ville n’avait pas été submergée par l’égoïsme et l’anarchie. Elle avait été submergée par le courage et l’amour de son prochain.(…)

Dans les situations d’urgence, c’est ce que les gens ont de meilleur qui remonte à la surface. Je ne connais aucune notion sociologique qui soit à la fois aussi solidement étayée et aussi superbement ignorée. L’image dépeinte par les médias est invariablement l’inverse de ce qui se produit réellement après une catastrophe.(…)

« Ma propre impression, écrit Rebecca Solnit, qui a décortiqué l’ouragan Katrina  dans le magistral A Paradise Built in Helle (2009), c’est que la « panique de l’élite » est le fait de puissants qui se représentent le genre humain à leur propre image. » Rois et dictateurs, gouverneurs et généraux pensent que le commun des mortels est égoïste, car bien souvent, ils le sont eux-mêmes. Ils font usage de la force parce qu’ils veulent éviter quelque chose qui ne se produit que dans leur imagination… »

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Rutger Bregman, écrivain, journaliste et historien néerlandais nous offre là un essai des plus intéressant et bien sourcé : il a enquêté sur de très nombreux sujets et sa conclusion est que l’homme est bon par nature.  Il s’est rendu compte que les sinistres informations véhiculées au moment des tragédies sont des exceptions, très souvent erronées. Médias, réseaux sociaux… s’empressent de commenter, des faits sont relayés qui s’avèrent parfois être des inventions. Certains aiment appuyer sur de tristes touches pour attirer les curieux en tous genres.

Il y a pourtant chaque jour dans le monde de magnifiques et émouvantes histoires, de nobles comportements qui nous inspireraient tous plutôt que de nous anéantir psychologiquement. Certaines institutions prenant conscience de ce fait, ont changé de regard, ont transformé leurs règlements. Nous le voyons par exemple dans ce chapitre relatant une expérience étonnante :

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« … Dans une forêt de Norvège, à environ 100 kilomètres au sud d’Oslo, se trouve l’une des prisons les plus bizarres au monde.

Il n’y a pas de cellules, ni de barreaux. Il n’y a pas de surveillants trimballant des pistolets ou des menottes. Par contre, il y a une forêt de bouleaux et de pins, un paysage de collines ondulantes parcouru de sentiers et, tout autour, un haut mur d’acier – l’un des rares éléments rappelant que des personnes se trouvent tout de même enfermées ici.

Les habitants de la prison de Halden – c’est son nom – ont chacun leur propre chambre. Avec chauffage au sol, écran plat, salle de bain attenante. Il y a des cuisines où les détenus peuvent cuisiner eux-mêmes, avec des assiettes de porcelaine et des couteaux en inox. Halden dispose aussi d’une bibliothèque, d’un mur d’escalade et d’un authentique studio d’enregistrement, où les habitants peuvent enregistrer leurs propres disques… »

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Le taux de récidive des prisonniers y est très faible.

En règle générale – il y a toujours quelques exceptions ou dérapages –

bienveillance, intelligence, compassion sont les « moteurs » qui animent les hommes,

mais qui en parle ?

Ne l’oublions pas, ne passons pas à côté de la réalité,

ce serait dommage,

recherchons la pensée la plus juste possible,

forgeons notre propre idée sur les évènements,

là est le propos de ce livre dont je vous conseille la lecture.

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Extraits de « Humanité – Une histoire optimiste »  2020  Rutger Bregmam.

Illustrations : 1/ « Magnolia »  2/ « Roses japonaises et cynorrhodons »  Charles Walter Stetson  1858-1911.

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Aiguiser notre regard…

BVJ – Plumes d Anges.