Archive pour octobre 2019

Mots ailés…

vendredi 11 octobre 2019

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« … Je crois que c’est ça, un artiste. Je crois que c’est quelqu’un qui a son corps ici et son âme là-bas, et qui cherche à remplir l’espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l’encre ou même du silence. Dans ce sens, artistes nous le sommes tous, exerçant le même art de vivre avec plus ou moins de talent, je précise : avec plus ou moins d’amour…

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J’ai toujours été sensible aux voix déportées par le vent, aux voix qui ne s’adressent pas à vous et vous amènent, un instant, quelques paroles banales, les paroles éternelles de chaque jour. Un auteur du début du siècle, Maeterlinck, a écrit de belles pages sur la substance de ces conversations ordinaires. Il montre cinq à six personnes prises dans l’ennui d’un dialogue sur la pluie et le beau temps. Pendant que se diffuse la grisaille des paroles convenues, un autre entretien a lieu en silence entre les visages. Un entretien d’âme à âme et parce que ce second échange, d’une profondeur infinie, a besoin d’un peu de temps pour aller à son terme, les gens poursuivent la conversation ennuyeuse, ils la poursuivent inconsciemment. Maintenant ils se séparent, ils ne se sont rien dit d’important et pourtant ils se quittent réconfortés. Dans cette méditation de Maeterlinck je vois le lien de l’écriture à la vie : tout écrivain cultive cet art de la conversation parallèle. Les mots qu’il écrit ne sont là que pour donner le temps à d’autres mots de se faire entendre. Il y a toujours deux livres dans un vrai livre. Le premier seulement est écrit… »

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Des pensées qui vagabondent en pays de poésie. Ce livre m’avait échappé et – ouf – j’ai pu en cueillir la sève. La richesse des images est infinie, des mots simples prennent ici une autre dimension, ils dansent et notre cœur chavire.

On ne peut jamais résumer les livres de Christian Bobin tant ils sont denses. Il peint les mots par petites touches, avec une immense délicatesse, il nous conduit au milieu des fleurs, des oiseaux et des papillons et l’on se prend à butiner ses mots, on se délecte de ses chants, il est un lumineux magicien et cette magie ne peut se refuser…

Extraits de : « L’épuisement »  1994  Christian Bobin.

Illustrations : 1/« La lectrice » Anton Laupheimer  1848-1927   2/« Graduation du cristal » Paul Klee  1879-1940.

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Trouver une autre dimension à notre monde…

BVJ – Plumes d’Anges.

Petit conte gourmand…

lundi 7 octobre 2019

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Petit conte souriant…

Une cerise, perchée sur un crémeux gâteau, s’ennuyait profondément.

Pourtant les bonnes fées d’un lointain verger, s’étant penchées sur son berceau, lui avaient promis un avenir radieux.

Son enfance fut heureuse, un ciel bleu l’accompagna, de fins nuages poudrés la protégèrent d’un soleil ardent.

Les jours passèrent, elle embellit, gonfla ses joues et rosit à souhaits !

Elle se mit à rêver d’un charmant prince et d’une lune de miel dans un lointain pays…

Quand un beau jour, elle fut cueillie, transportée dans une caisse, la caisse, dans un camion, puis dans un avion…

Nul paysage alentour ne ravit ses yeux, que de l’obscurité, du froid, du bruit !

Quelques jours plus tard, à l’autre bout du monde, elle se retrouva sur l’étal d’un marché. Une fort jolie dame, éblouie par sa fraicheur, l’acheta et l’emporta dans son château, demandant à la cuisinière de préparer le plus beau des gâteaux pour son fils chéri qui fêtait ses quinze ans.

La cuisinière, excellente pâtissière, se mit à sculpter la matière avec agilité. De ses mains expertes naquit un somptueux gâteau au sommet duquel elle plaça la dite cerise.

– « Quelle tristesse de me retrouver ainsi, seule au monde. » pensa-t-elle, un brin amère.

Les minutes passèrent et l’on apporta l’œuvre gourmande dans un magnifique salon avec tentures de soie et lustre « pampillant ». Elle n’avait jamais rien vu de si beau et de si féérique. Des bougies furent allumées pour ajouter de la fête à la fête.

Soudain, elle aperçut un jeune homme d’une incroyable beauté, son regard, son sourire charmeur l’envoutèrent.

– « Je le reconnais, dit-elle, le voilà mon charmant prince, celui qui habitait mes rêves. »

Et là, sous un rayon de lune, le jeune homme la saisit avec délicatesse et la croqua voluptueusement.

Son rêve était exhaussé !!!

Je précise aux lectrices et lecteurs de France, de Navarre et d’ailleurs, que ce conte aurait pu narrer l’histoire d’un bigarreau et d’une princesse charmante…

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Tableau d’Amélie Jackowski.

Conte gourmand et souriant (né lors d’une insomnie) – BVJ.

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Bien dessiner nos rêves…

BVJ – Plumes d’Anges.

Vœu d’humanité…

jeudi 3 octobre 2019

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« … Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons presque rien. Une histoire manquée : voilà comment j’aurais pu l’intituler. L’évènement en soi – ce qui s’est passé, qui est coupable, combien de tonnes de sable et de béton a-t-il fallu pour ériger le sarcophage au dessus du trou du diable – ne m’intéressait pas. Je m’intéressais aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXI ème siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l’homme a  appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. Reconstituer les sentiments et non les évènements…

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Chaque chose reçoit son nom lorsqu’elle est nommée pour la première fois. Il s’est produit un évènement pour lequel nous n’avons ni système de représentation, ni analogies, ni expérience. Un évènement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles ni même notre vocabulaire. Tous nos instruments intérieurs sont accordés pour voir, entendre ou toucher. Rien de cela n’est possible. Pour comprendre, l’homme doit dépasser ses propres limites. Une nouvelle histoire des sens vient de commencer…

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… « Attendez… Je veux que vous sachiez… Je n’ai pas peur de Dieu, j’ai peur de l’homme. » … »

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Une lecture bouleversante, un livre écrit douze ans et demi après le drame. L’auteure ne raconte pas les faits, ne prend pas parti, elle s’intéresse uniquement à ceux qui ont vécu Tchernobyl dans leur chair et l’on reste sans voix quant à ce qu’ils racontent, c’est vertigineux. C’est terrible de souffrir à ce point, de ne pas être reconnu dans cette souffrance et de se sentir oublié de tous.

Si le même évènement se reproduisait, comment réagirions-nous ? Qu’avons-nous appris de Tchernobyl ou plus récemment de Fukushima ?  Quand une catastrophe survient, les médias sont à l’affut d’images impressionnantes, ils ne prennent que peu de recul vis à vis de l’information (ou de la désinformation), les politiques manient avec maestria la langue de bois, on entend tout et son contraire. Et le peuple, que ressent-il, que fait-il de ses souffrances, de ses blessures, de ses morts, quels mots pourront un jour panser ses maux ?

Il y a encore un long chemin à parcourir pour que l’humanité soit humaine, on peut dessiner un autre monde, ce doit être possible si l’on en a la volonté profonde…

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Extraits de : « La Supplication »  1998  Svetlana Alexievitch.

Illustration : 1/« Ciel (La lumière qui n’a jamais été) »  2/« Fleurs sauvages »  Tom Thomson  1877-1917.

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Faire vœu d’humanité…

BVJ – Plumes d’Anges.