Archive pour la catégorie ‘plumes à rêver’

Moment de grâce…

dimanche 2 mai 2021

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« … Oui, il y a un bonheur plus haut où le bonheur paraît futile. À Florence, je montais tout en haut du jardin Boboli, jusqu’à une terrasse d’où on découvrait le Monte Oliveto et les hauteurs de la ville jusqu’à l’horizon. Sur chacune de ces collines, les oliviers étaient pâles comme de petites fumées et dans le brouillard léger qu’ils faisaient se détachaient les jets plus durs des cyprès, les plus proches verts et ceux du lointain noirs. Dans le ciel dont on voyait le bleu profond, de gros nuages mettaient des taches. Avec la fin de l’après-midi, tombait une lumière argentée où tout devenait silence. Le sommet des collines était d’abord dans les nuages. Mais une brise s’était levée dont je sentais le souffle sur mon visage. Avec elle, et derrière les collines, les nuages se séparèrent comme un rideau qui s’ouvre. Du même coup, les cyprès du sommet semblèrent grandir d’un seul jet dans le bleu soudain découvert. Avec eux, toute la colline et le paysage d’oliviers et de pierres remontèrent avec lenteur. D’autres nuages vinrent. Le rideau se ferma. Et la colline redescendit avec ses cyprès et ses maisons. Puis à nouveau – et dans le lointain sur d’autres collines de plus en plus effacées – la même brise qui ouvrait ici les plis épais des nuages les refermait là-bas. Dans cette grande respiration du monde, le même souffle s’accomplissait à quelques secondes de distance et reprenait de loin en loin le thème de pierre et d’air d’une fugue à l’échelle du monde. Chaque fois, le thème diminuait d’un ton : à le suivre un peu plus loin, je me calmais un peu plus. Et parvenu au terme de cette perspective sensible au cœur, j’embrassais d’un coup d’œil cette fuite de collines toutes ensemble respirant et avec elle comme le chant de la terre entière.

Des millions d’yeux, je le savais, ont contemplé ce paysage et, pour moi, il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme. Il m’assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile… »

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Un voyage en pays de lumière, l’Algérie, l’Italie… lieux sublimes et éblouissants.

Voyager au fil de ces pages fut pour moi un moment de grâce.

Ce livre est un ensemble de textes, de réflexions,

de méditations, écrits par Albert Camus dans sa jeunesse.

L’Homme et la nature ne font plus qu’un, la sensualité ruisselle à chaque phrase.

Nul ne peut rester insensible à cet art de la description,

à cette ferveur omniprésente, à ces mots qui nous enveloppent,

nous réchauffent et nous transportent au sein de la beauté,

c’est un hymne à la vie.

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Extrait de : « Noces  suivi de l’été »  Albert Camus 1913-1960.

Illustrations : 1/« Cité de Florence »  Jan van der Straet  1523-1605

2/ « Autel de Gand »  – détail –  œuvre commencée par Hubert van Eyck

et terminée par son frère Jan van Eyck 1390-1441.

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Prendre de la hauteur…

BVJ – Plumes d’Anges.

Passages…

dimanche 18 avril 2021

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« … SI JE FERME LES YEUX, je peux revoir Baba avec sa pipe, le soir, auprès du feu. Elle attendait que je sois couchée pour sortir la boîte en épicéa pleine de karja. Apa la lui avait fabriquée avant qu’il ne se transforme en tas de feuilles mortes. Elle remplissait le foyer d’un mélange de tabac et de graines pilées au mortier. Avec un long bâton dont elle gardait le bout enflammé, elle allumait la pipe. La cabane se peuplait alors de nuages bleus et d’odeurs de falaise. Baba était assise dans son fauteuil à bascule , la tête en arrière, cela durait des heures. J’aimais la regarder depuis mon petit lit fabriquer ces volutes, telle une cheminée de chair un peu passée.

Les mots sortaient de sa bouche doucement. Les histoires d’un autre temps s’égrainaient en ronds de fumée. (…)

Un soir, Baba m’avait parlé de l’ancien monde. D’habitude, ceux qui l’avaient connu se taisaient… Un soir pourtant, Baba avait parlé. Ses mots étaient pleins d’épines et s’épuisaient à sortir de sa bouche. À cette époque elle était proche du Grand-Sommeil. Je m’occupais d’elle comme on s’occupe d’un enfant, car elle avait commencé à se dérégler – sans cela, elle serait sans doute partie avec son secret. Les mots étaient tombés dans mon oreille avec la douleur du poison…

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… Les jours se répétaient, les gestes aussi. Mais le soleil levait chaque matin son rideau sur une nature différente. La lumière ruisselait dans les branches cristallisées par la glace. Les myriades de teintes allaient du rose au bleu pâle, projetant des flaques colorées sur la surface du lac en banquise. L’hiver révélait des grâces de jeune fille. Le ramage des branches, prisonnières de leur robe de cristal, devenait dentelle, piquetée par endroits de boutons vernis là où les corneilles arrêtaient leur vol. On crissait à chaque pas et c’était délicat, un froissement de tissus précieux…

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… Nous sommes tous de passage. Simplement de passage… »

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La traversée à bord de ce livre est sombre mais le voyageur-lecteur est le témoin oculaire de l’émergence de lumières d’une rare puissance. Les images sont très fortes, la nature omniprésente s’étire dans ses extrêmes.

Les personnages rencontrés au fil des lignes sont singuliers, l’animal est humain, l’humain est animal. On sent qu’un grand chaos a pulvérisé bien des choses et bien des êtres, mais des cœurs battent encore à l’unisson et se battent pour témoigner de la force de la vie. Chacun accepte ce que lui offre ou lui impose l’existence.

C’est une histoire intense, un retour en arrière dans le temps, un mélange de réalités et de légendes, de couleurs, d’eau, de roches, de froid brûlant, de mots rares échangés, d’entraide, d’amour, de trahison… c’est un sillon creusé dans la terre-mère qui témoigne de la tragédie et de l’espérance, c’est un magnifique premier roman !

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Extraits de : « Une immense sensation de calme »  2018  Laurine Roux.

Illustrations : 1/« Chutes d’eau (Geltenbach dans la vallée de de Lauenen) »  Caspar Wolf  1735-1783   2/« Mer »  Volodymyr Orlovsky  1842-1914.

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Faire de notre passage un moment de lumière…

BVJ – Plumes d’Anges.

Viaggio, viaggio…

samedi 3 avril 2021

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« … Léonard de Vinci et la table…

1495 – LA CÈNE – 1498

Sur cette célèbre fresque (réalisée pour le réfectoire de l’église Santa Maria delle Grazie, à Milan), où l’on peine à distinguer certains détails, Léonard a choisi de ne pas mettre d’agneau (pascal) au menu, mais beaucoup de pain, des poissons et des grenades. Plus remarquable, des anguilles grillées avec des quartiers d’orange sont également servies ; il s’agissait d’une association alors en vogue en Italie… »

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« … Le zucchine a scapece

Fleuron de la cuisine napolitaine,

la courgette en escabèche est peut-être la version

la plus pratiquée de cette marinade.

Couper six courgettes en tranches épaisses et les faire frire dans l’huile d’olive,

puis assaisonner avec quatre cuillerées à soupe de vinaigre de vin blanc,

un filet d’huile d’olive, trois gousses d’ail frais,

du sel et beaucoup de menthe fraîche.

Bien mélanger. Réserver 2 heures avant de déguster.

On peut préparer des aubergines de la même manière… »

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Prêtes et prêts pour un décollage en fanfare ?

Nous partons en voyage, plus de « confinamento », ni de « mascherina »,

juste les parfums du plaisir et de la liberté,

juste l’imagination, la créativité et la connaissance,

juste la convivialité et le partage,

juste la fête dont nous sommes privés depuis si longtemps,

il faut savoir dire STOP avant que toute la vie ne s’écroule !

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Soufflons sur les brumes enténébrées,

soyons désireux d’une belle existence joyeuse et responsable,

nous avons le droit d’être intelligents,

d’échanger, de parler, de savourer,

de nous extraire des débats stériles entre les « pros » et les « anti »,

la vraie vie est faite de nuances subtiles,

la palette des couleurs et des parfums est infinie…

Je vous invite sur les terres d’Italie, à travers un livre magique,

vous y croiserez des recettes bien-sûr mais aussi

des personnages, des lieux, des produits,

mille et un secrets vous seront révélés sur la cucina italiana

À vous Guiseppe Verdi, le Panettonne, le Minestrone, la Commedia Dell’Arte…

BELLE RÉSURRECTION ET BUON VIAGGIO A TUTTI !

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Extraits de : « On va déguster l’ITALIE«   2020  François Régis Gaudry et ses amis.

Illustrations : 1/ « Le dernier souper »  Léonard de Vinci  1452-1519  2/ « Baie de Naples »  Edward Gennys Fanshawe  1814-1906  3/ « Nature morte avec légumes et œuf »  George Washington Lambert  1873-1930.

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Libérer notre esprit pour qu’il revienne à la vie…

BVJ – Plumes d Anges.

Poètes, votre printemps…

lundi 15 mars 2021

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« Ô, combien perméables sont les frontières humaines !

Voyez tous ces nuages qui passent, impunément,

ces sables du désert filant d’un pays à l’autre,

ces cailloux des montagnes pénétrant chez l’ennemi

en d’insolents sursauts !

 

Est-il besoin de prendre un à un les oiseaux

qui volent ou qui se posent sur la barrière baissée ?

Ne serait-ce qu’un moineau, et voilà que déjà

sa queue est limitrophe, et son bec indigène.

Et puis, qu’est-ce qu’il gigote !

 

Parmi les innombrables insectes je m’en tiendrai à la fourmi

qui, entre le pied droit et le pied gauche du douanier,

ne se sent pas tenue d’avouer ses vadrouilles.

 

Oh, saisir d’un regard cette immense confusion,

sur tous les continents !

N’est-ce pas là le troène qui, de l’autre côté du fleuve

infiltre illégalement sa cent millième feuille ?

Et qui d’autre, pensez-vous, que la pieuvre aux longs bras

viole les sacro-saintes eaux territoriales ?

 

Comment peut-on parler de l’ordre dans tout cela,

s’il n’est même pas possible d’écarter les étoiles

pour que l’on sache enfin laquelle brille pour qui ?

Et que dire de l’insubordination du brouillard !

Et des poussières des steppes sur toute leur étendue,

comme si l’on n’avait pas tracé une ligne en son milieu !

 

Et ces voix qui résonnent sur les ondes serviables :

pépiements séducteurs et allusifs glouglous !

 

Seul ce qui est humain peut nous être étranger

Le reste c’est forêts mixtes, travail de sape et de vent. »

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Tout bouge, tout circule, tout se transforme,

c’est la vie, sous toutes ses facettes, qui s’exprime,

depuis la nuit des temps jusqu’à la nuit des temps.

Alors pourquoi et de quel droit

certains Hommes veulent-ils s’ériger en maîtres, blessant les uns ou les autres ?

La vie est belle de par sa respiration,

il nous faut nous abreuver auprès de sources claires et limpides,

celles qui chantent harmonieusement dans le cœur du monde…

Rien n’est plus doux que de suivre les méandres de l’existence,

l’observation du poète est là, c’est une parole libre,

une pensée inspirée, un flot irrépressible qui se fait lumière,

il vient à lui comme une évidence, il ne le cherche pas, il le trouve…

Suivons les poètes pour vivre ce printemps, vous venez ?

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Poème « Psaume » extrait de « De la mort Sans Exagérer » 

–  Wislawa  Szymborska  1923-2012  –

Prix Nobel de littérature 1996.

Illustrations : 1/ « Ancien aqueduc romain »  Ettore Roesler-Franz  1845-1907   2/ « Bol chinois, oiseau, figues et cerises »  Giovanna Garzonni  1600-1670.

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Suivre les doux chemins de la poétique nature…

BVJ – Plumes d’Anges.

D’hier à demain…

samedi 6 mars 2021

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« … Hier

Tu tenais ma main bien serrée dans la tienne

Pour traverser les rues de mon enfance

Qui conduisaient joyeusement et en toute confiance

Vers des chemins cent fois parcourus.

Ah ! La complicité de nos fous rires contagieux…

 

Aujourd’hui

C’est moi qui tiens doucement ta main

Pour t’accompagner sur cette route inconnue

Qui s’ouvre

Telle la bouche d’un géant sur un gouffre-paysage

Semé de mystérieuses confusions

 

Tu souris faiblement pour ne pas nous faire de chagrin…

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Elle est toujours là

La lumière

Qui illumine à travers le voile de nos faiblesses

Les purs jours de l’enfance.

Ici,

Vivante,

Elle irradie en réveillant des souvenirs flous et mouvants.

Ta peine s’embrasera

Peu à peu.

Ne restera que la part intime de nos feux de joie,

Préservée,

Sauvegardée,

Sublimée…

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Un faible frémissement

Fait imperceptiblement frissonner

Les ors délicats de ton visage.

Tu dors

Et ton rêve te renvoie

Ailleurs

Vers l’alchimie d’un souvenir ancien

Qu’à ton réveil en sursaut

Tu ne saurais dévoiler.

 

Dans ton sommeil de plomb, tu as appelé

« Maman ! »…

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Que n’aurais-je donné

Pendant l’ultime bataille

Pour alléger le brûlant fardeau

Qui pesait sur tes épaules ?

 

Que n’aurais-je donné

Pour étancher cette soif infinie

Qui mordait ta langue ?

 

Que n’aurais-je donné

Pour nourrir de douceur et de miel

Ta faim dévorante

De nourritures célestes ?… »

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Accompagner, aimer, se tenir la main jusqu’au dernier jour, et au-delà…

Entrer dans le bleu de la nuit, bleu encre de la voûte céleste

où se reposent les étoiles dans une paix bien méritée.

Bleus à l’âme dissouts dans l’océan du passé, on ne garde que la lumière

des beaux souvenirs qui se fait bleu saphir, elle est si précieuse !

Réminiscences d’instants révolus, l’avant est un pré où de sauvages fleurettes

resplendissent pendant que d’autres fanent et tombent dans l’oubli.

On se surprend à sourire, comme autrefois.

Et puis une date se grave à jamais sur la pierre, le papier, au cœur d’un cœur battant,

date du passage d’un monde à un autre,

du visible à l’invisible mais on se tient la main éternellement,

on s’aime et on s’aimera,

on sème et on sèmera, se disent-elles en silence

Ce livre est un très bel hommage rendu par l’auteure à sa mère,

elle l’a accompagnée deux années durant, jusqu’à son dernier souffle.

Mots, collages, encres et aquarelles nous montrent la lumière radieuse

d’une relation cultivée avec tendresse, courage, patience et grâce,

elles seront riches à jamais de cet amour partagé.

C’est lumineux, c’est un cadeau d’humanité qui donne envie

de se dépasser soi-même tant qu’il est encore temps…

Je leur dis MERCI !

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Extraits de : « Transpositions hasardeuses »  2020  eMmA MessanA.

Illustrations : 1/« Constellation de la Balance »  2/« Couronne Boréale »   Johann Bayer  1572-1625.

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Se tenir la main, éternellement…

BVJ – Plumes d Anges.

Réveil de l’éveil…

mardi 2 février 2021

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« … Je suis entrée dans le salon de thé le 16 octobre de l’an dernier. Je consigne tout dans un carnet, comme une sorte d’almanach qui tient dans ma poche et dessine un rythme à ma vie et au peu d’évènements qui la ponctuent.  Je me serais souvenue de ce jour sans en avoir rien écrit. Mais je l’ai fait. Sous cette date, il est indiqué le nom du lieu : « Ukiyo » et j’ai glissé la carte de visite du salon de thé pour être certaine de le retrouver. Je sais maintenant que le mot Ukiyo n’existe pas dans mon langage, qu’il veut dire profiter de l’instant, hors du déroulement de la vie, comme une bulle de joie. Il ordonne de savourer le moment, détaché de nos préoccupations à venir et du poids de notre passé…

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… « Le bruit de la pluie

Mes pas qui rient aussi

 Réveiller le destin »…

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Je suis seule, si vous saviez. Plus il y a de gens autour de moi, plus je m’enfonce dans la certitude de ne pas appartenir à ce tout. J’ai besoin de vos mains sur ma peau, de guérir sous vos paumes chaudes et qu’enfin vous enleviez ce tissu qui nous sépare pour être complètement à vous et découvrir le gout de la vie douce. Je ne veux pas garder notre rencontre comme un bel objet que l’on range dans une boîte. J’ai fait cela toute mon existence et cette fois je veux vivre…

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De cette année où nous n’avons échangé que quelques mots. Vos mains ont parlé à mon corps qui, lui, répondait, je retiendrai que nous parlons tous la même langue mais que nous avons peur de nous écouter. « Qui entend l’arbre qui tombe dans la forêt ? » Je pense que si personne ne l’entend, tout le monde le sent tomber. Peu de gens veulent se soucier des arbres qui s’effondrent loin d’eux, et on refuse d’accepter que nos cœurs entendent tout. Que notre humanité est la somme de forêts décimées, et d’arbres qui tombent en nous, de sources qui bruissent et d’oiseaux et de cris de douleur et d’abeilles qui bourdonnent… »

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Alice, 50 ans, ancienne professeure de français,

a traversé la vie comme anesthésiée, sans jamais y trouver sa place.

Mère très jeune, elle a voyagé dans les livres et leurs histoires.

Un hasard heureux lui fait rencontrer un masseur japonais, Akifumi.

Les doigts délicats de celui-ci éveillent son corps, en fait remonter moult souvenirs,

les bons comme les mauvais,

ils lui donnent un élan, un souffle nouveau.

Portée par le désir, elle s’inscrit à un cours de japonais,

apprend sa langue et sa culture pour se rapprocher de lui.

Ce livre est la lettre magnifique qu’elle lui adresse,

lettre pleine de sensualité, de douceur et de poésie,

elle s’y raconte et le questionne avec respect et pudeur.

Se réveiller, s’éveiller,

sortir du carcan des peurs et des souvenirs malheureux,

décider d’être soi et oser le dire.

J’ai beaucoup aimé cette lecture, 

j’en parle pour que la vie circule sous nos doigts aussi,

en ces temps où le toucher semble proscrit…

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Extraits de : « Lettre d’amour sans le dire »  2020  Amanda Sthers.

Illustrations : 1/ « Femme sans vie » – Étude –  Bela Cikos Sesija  1864-1931   2/ « Temple de Nikko »  Robert Weir Allan  1851-1942.

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Faire circuler le souffle de la vie sous nos doigts…

BVJ – Plumes d’Anges.

Marche hivernale…

lundi 11 janvier 2021

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« … « – Je vous écoute, Herr Bach.

– Je souhaiterais que le Consistoire, que vous représentez, m’accorde un congé. »

Scheiße ! Tout cela avait si bien commencé !

« – Un congé ? Pour quelle raison ?

– Je désire plus que tout au monde rencontrer Dietrich Buxtehude. »

Et il ajouta presque aussitôt :

« – Et entendre, un jour, un soir, une heure dans ma vie, une Abendmusik. ».

Il y eut un silence. Braunecker trouvait fort ennuyeux que la paroisse perdît pour quelque temps le fils d’Ambrosius. Il faudrait chercher un remplaçant, s’assurer de sa valeur, signer un contrat, faire des démarches, agir…

« – Pour quelle raison ? »

Bach demeura interdit. Pour toute réponse, il tira de son pardessus la liasse visiblement éprouvée et la soumit à l’examen de Braunecker. Celui-ci n’eut pas besoin de binocles pour reconnaître la partition, la fameuse…

« – Que vous sert de rencontrer Herr Buxtehude ? Qu’est-ce que cela change au fond ?  Ça ne vous suffit pas, ça ?

– Herr Braunecker, sauf votre respect, si un ange venait vous annoncer que le Christ est à dix lieues de votre maison, resteriez-vous là, à béatement contempler le messager, ou bien daigneriez-vous parcourir dix lieues pour entendre le Messie ?

– Vous allez un peu loin, Sebastian. Ou bien vous blasphémez, ce que je ne me permettrais pas de penser, au nom de l’amitié qui me liait jadis à votre défunt père ; ou bien vous divaguez. Car enfin, Sebastian, si un ange venait m’annoncer pareille nouvelle, je n’aurais bien qu’une seule chose à faire : me réveiller !

– Voilà tout ce qui nous oppose, Herr Braunecker : vous ne croyez pas aux miracles, et moi, je vous affirme que les miracles existent. Cette partition est miracle et preuve des miracles. Par elle, je crois au miracle et à la vérité.

– La vérité ! Entre ces notes et ces accords, vous lisez la vérité ?

– Je l’y vois plus nettement que je ne vois le rouge et l’or dont cette pièce est parée…

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Mais qu’est-ce donc que de voir une partition et de ne la pouvoir lire ? Quels signes voit-on ? Quels signes ne voit-on pas ? Comment pareille langue – pareille merveille – peut-elle sonner creux ? Bach ne pouvait oublier. Poser ses yeux sur ce fourmillement noir, c’était l’entendre.

Mystère. Mystère de part et d’autre. Mystère de la croche pour celui qui n’y voit qu’un gros chou bien fait de chocolat noir surmonté d’un panache un peu frivole. Mystère de ce mystère pour celui qui le joue et la sert.

Mystère du son immaculé et sans nom qui sort de la viole au premier rang. Mystère de ce mystère pour celui qui entend, clairement, distinctement, que la viole a sorti un fa, très juste… »

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 Johann Sebastian Bach est bouleversé, ébloui par une partition musicale,

elle vient à lui d’une façon un peu étrange, devient une obsession.

Il réfléchit, lutte contre des démons intérieurs mais rien n’y a fait,

il entend  l’absolue nécessité  de prendre la route

vers le « Membra Jesu nostri » et son créateur, Dietrich Buxtehude.

La marche en plein cœur de l’hiver s’avère longue et difficile,

il lui faut affronter des « épreuves », elles n’entament pas sa volonté,

il est porté par sa vision, il est léger…

Quand la destinée apparait, elle attire inexorablement notre Être tout entier,

nous devenons enfin qui nous sommes vraiment.

C’est un très beau texte, l’émotion artistique est là, immense,

l’art serait-il le chemin ?

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J’ai repensé à « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » de Mathias Enard

et à « Le Maître de la Tour-du-Pin » de Jan Laurens Siesling,

deux autres bijoux dont la lecture illumine notre âme.

En ces temps un peu frais et frileux, c’est un doux baume,

une invitation à écouter le chant des hautes sphères.

Merci à Dominique qui en avait parlé ICI

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Extraits de : « Laisse aller ton serviteur »  2020  Simon Berger.

Illustrations : 1/ »Le concert des Anges« – détail –  Mathias Grünewald   XVIème  2/ »Cité de Lübeck » reproduction du XIXème d’une oeuvre d’Elias Diebel  XVIème.

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Accueillir sa destinée…

BVJ – Plumes d’Anges.

Mondes divers…

vendredi 11 décembre 2020

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« Si le lecteur veut comprendre comment toute cette histoire a pu arriver, il ne doit pas avoir peur de remonter le temps. S’il se limitait au réel qui baigne chacune de ses journées, il risquerait de ne pas saisir le fin mot de tout ce qui va suivre, ou pire encore, de ne pas y croire du tout. Il comprendrait à la rigueur le comment, mais le pourquoi lui échapperait. Il serait comme un de ces touristes qui, le jour de crue du Calavon, n’en croient pas leurs yeux et se demandent comment un si petit rataillon peut se transformer en quelques heures en fleuve Amazone, aussi large que violent. Les Anciens lui diront que forcément, c’est lié au relief du pays : une cuvette, une vallis clausa en entonnoir dont le Calavon est l’unique réceptacle en temps de pluie, vous comprenez.

Oui, si le lecteur veut vraiment comprendre, il doit remonter jusqu’à la création du monde. Pas celle que tout le monde connaît, mais bien celle des légendes du coin, celle que l’on raconte aux enfants d’ici pour qu’ils s’endorment.

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Les légendes prétendent qu’au matin du septième jour, le bon Dieu était fatigué de son labeur et décida de se reposer. Il s’assit au soleil et, caressant sa barbe blanche, contempla son œuvre : la croûte terrestre, la voûte du ciel et des étoiles, la nature embryonnante, l’homme et la femme. Il n’était pas mécontent de lui mais il n’était pas complètement satisfait non plus : il avait l’impression qu’il manquait quelque chose. Il avait besoin d’une cerise sur le gâteau, d’une touche finale avec un peu plus de gueule que les simples Adam et Eve. Il fit venir les Quatre Éléments, et leur dit qu’il voulait mettre un petit bout de paradis en ce bas monde. Pour cela il comptait sur eux… »

« Les sentiers battus n’offrent guère de richesses ; les autres en sont pleins. »

Jean Giono

« La vie parfois se présente vulgaire ; mais le sage, pour en relever l’originelle bassesse, a cette ressource de rêver. » 

Paul Arène

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Une histoire qui prend sa source au matin d’un orage, on en suit le fil avec délice, en compagnie d’un chat surgi de nulle part. Le narrateur, jadis mutique, nous emmène dans ses mondes par d’admirables digressions. S’élèvent page après page, la voix des légendes, la puissance des rêves et l’Histoire des origines en pays de Lubéron.

Des mots de Pétrarque, Giono, Bosco…  qui ouvrent les chapitres, la langue provençale qui chante joyeusement, un décor puissant autour du magnétique Mont Ventoux, des couleurs primaires qui explosent, la blancheur du calcaire, une source ferrugineuse et magique, l’incontrôlable Maitre-Vent qu’est le mistral, une histoire d’amour, un mystère, le feu qui galope… C’est à la fois un conte et un récit épique qui fait la part belle à l’imagination.

Amis du sud, ce livre est pour vous, amis des autres régions qui aimez le sud ou qui ne le connaissez pas encore, ce livre est aussi pour vous ! Sa lecture est splendide, c’est une sorte de quatorzième dessert de Noël, à la saveur exquise.

Merci à celle qui a mis ce livre entre mes mains et dans mon cœur.

Dominique en avait parlé ICI

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Extraits de : « Le Dit du Mistral »  2020  Olivier Mak-Bouchard.

Illustrations : 1/ « Chat et oiseau »  Paul Klee  1879-1940  2/ « Paysage » Edgar Degas  1834-1917.

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Cultiver avec soin notre imagination, elle est notre poésie…

BVJ – Plumes d’Anges.

Petites musiques rassérénantes…

samedi 28 novembre 2020

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« …Quand tu te crois perdue dans le chaos, m’avait dit mon maître,

tu reviens à l’origine à partir de laquelle on peut créer… »

Fabienne Verdier

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« Créer, c’est résister.

Résister, c’est créer… »

Stéphane Hessel

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« Les Hommes éveillés n’ont qu’un monde,

mais les Hommes endormis ont chacun leur monde. »

Héraclite d’Éphèse

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« Le soleil est merveilleux, la pluie rafraîchissante,

le vent fortifiant, la neige vivifiante,

il n’existe pas de mauvais temps,

juste différentes sortes de beau temps. »

John Ruskin

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Par ces temps bousculés,

peut-être pouvons-nous  puiser des forces dans notre passé,

dans notre âme d’enfant,

les enfants détiennent les secrets du monde…

Qu’en pensez-vous, ne cultivent-ils pas l’art de la joie

dans le moment présent ?

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Illustrations : 1/ « Fragment »  2/ « Petite fille de profil »  Helena Schjerfbeck  1862-1946.

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Trouver nos petites musiques rassérénantes…

BVJ – Plumes d’Anges.

Petits bonheurs quotidiens…

dimanche 22 novembre 2020

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« … Plutôt que de rechercher ce qu’on a perdu, mieux vaut prendre soin de ce qui nous reste.

Ces mots m’ont beaucoup aidée. C’est grâce à eux que j’ai réussi à voir sous un angle positif ma relation avec l’Aînée.

Mes arguments et ceux de Mitsurô sont peut-être les mêmes, au fond. Mais ils s’expriment par des actes contraires – se débarrasser des carnets de Miyuki, ou les garder.

Que préfèrerait Miyuki ? Et moi, si j’étais à sa place ?

D’autres clients attendaient à la porte, alors je ne me suis pas attardée au restaurant. Mais comme je n’étais pas prête à rentrer tout de suite, j’ai fait un crochet par le Kôkoku-ji. C’est un temple réputé pour ses bambous. Le dimanche matin, des séances de méditation y sont organisées, auxquelles j’ai participé plusieurs fois. Une subite envie de voir sa bambouseraie m’a envahie.

J’ai payé mon billet d’entrée et un ticket pour du thé matcha que j’ai bu à l’intérieur, devant le jardin de bambous.

Ces plantes ont une assurance extraordinaire. Elles poussent vers le ciel de toutes leurs forces, et je les envie pour ça. Mais quand on lève la tête, on constate que malgré leur apparence solitaire, elles se soutiennent mutuellement, leurs feuilles entremêlées. Et toutes sont reliées par leurs racines, exactement comme une famille, ai-je songé.

J’ai fermé les yeux : le murmure de l’eau et le gazouillis des oiseaux dominaient. Derrière mes paupières, des rayons de soleil dansaient. Sois toi-même, semblaient me souffler les bambous. Une agréable brise a soufflé dans ma direction. 

J’ai lentement relevé les paupières ; une feuille, son existence achevée, est tombée en virevoltant avec grâce. Contempler le jardin avait un peu allégé mon cœur brouillé par les remous.

Était-ce moi qui m’accrochais au passé ?… »

 .

Un titre qui fait un peu rêver : « La république du bonheur ».

Mais qu’est le bonheur ?

N’y-a-t-il pas des milliers de petits bonheurs journaliers qui scintillent,

même dans la nuit, pour celui qui sait et qui veut voir ?

Ce doux roman est la suite de « La papeterie Tsubaki« .

La vie d’Hatoko change, elle se marie et découvre les joies d’une famille aimante,

elle brille et brille encore pour donner le meilleur d’elle-même,

et le monde le lui rend au centuple. Grâce aux rencontres,

elle réfléchit au passé et tente de transformer sa vision

des évènements pour avancer sur son chemin de vie.

Ito Ogawa signe là encore un joli roman « aérien »,

on se laisse porter, on voyage et c’est bon…

.

 

Extrait de : « La république du bonheur »  2020  Ogawa Ito.

Illustrations : 1/ Illustration anonyme coréenne – Dynastie  Joseon – XVème   2/ Peinture anonyme japonaise – « Bambous aux quatre saisons »  XVème.

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BVJ – Plumes d’Anges.