Archive pour la catégorie ‘plumes à rêver’

Cadeaux du Pays-d’Enhaut…

vendredi 23 août 2019

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Nous roulons en terre connue, dans le Canton de Vaud, la Suisse offre encore ses images de cartes postales. Pas de zone industrielle ni de panneaux publicitaires ici, mais une jolie route, des montagnes, des forêts, des prairies et puis un lac, le lac du Vernex, et un village, Rossinière, sa petite gare, ses coquettes maisons où l’on sent que jardins et jardinières fleuries font l’objet de soins amoureux.

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 C’est ici que s’est établi en 1977 le comte Balthazar Klossowski de Rola (1908-2001) dit Balthus, il y a acquis Le Grand Chalet. Cette demeure fut construite en 1750 par un certain Jean-David Henchoz, paysan et homme de loi, en vue d’abriter  la production fromagère de cette région.  Une sublime bâtisse en bois, 5 étages, 113 fenêtres, une façade ornée de fleurs, d’animaux peints, de mots offerts aux vents de passage pour qu’ils chuchotent dans la vallée. Le Grand Chalet restera dans cette famille pendant plus de cent ans, puis sera transformé en hôtel très apprécié jusqu’en 1976.

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Balthus, peintre figuratif du XXème siècle attaché à la tradition, réalisa sa première œuvre à l’age de 11 ans : l’histoire d’un chat, « Mitsou « , 40 illustrations, elles composeront un livre préfacé par Rainer Maria Rilke.

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Les reproductions de ces dessins sont accrochées sur un mur de la Chapelle Balthus, un doux lieu de méditation au mobilier très épuré.

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Dans un angle, un fauteuil, un lampadaire et une bibliothèque riche des livres sur l’artiste, c’est une invitation à communier avec l’œuvre et son créateur, c’est un premier cadeau.

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J’apprends qu’il a illustré entre 1932 et 1935 le roman d‘Emily Brontë « Wuthering Heights » ( « Les Hauts de Hurle-Vent« ) – la coïncidence est amusante – illustrations qui seront exposées à Londres en mars 1936. En 1937, il épouse Antoinette de Watteville, sœur du peintre Eugène Spiro, dont il aura deux fils puis en 1970 il épouse Setsuko Ideta, une jeune artiste japonaise de 20 ans qui lui donnera une fille, la créatrice Harumi Klossowska de Rola

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Nous marchons vers leur altière résidence. En face, de l’autre côté du chemin d’accès, une modeste maison, exceptionnellement ouverte au public, jusqu’au 7 septembre 2019. Il s’agit de l’atelier du peintre, rénové grâce à la générosité de Léonardo Gianadda, un autre superbe cadeau !!! Une grande toile inachevée, des couleurs, des pinceaux… C’est très émouvant de découvrir ce lieu, il y a là mille et un détails à explorer, il n’y a personne, le silence se fait monacal…

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… mais il plane ici pourtant une incroyable mélodie. Ce fut une merveilleuse balade !

 

« … Que tu sois entouré par le chant d’une lampe ou la voix de la tempête, par le souffle du soir ou le gémissement de la mer, toujours veille derrière toi une vaste mélodie, tissée de mille voix, où ton solo, de temps à autre seulement, trouve sa place. Savoir quand tu dois intervenir dans le chœur, c’est le secret de ta solitude, de même que c’est l’art de la relation véritable : se laisser tomber de la hauteur des mots dans l’unique et commune mélodie… »

Extrait de : « Notes sur la mélodie des choses » Rainer Maria Rilke  1875-1926.

Photos BVJ et PJ.

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Composer la mélodie de sa vie…

BVJ – Plumes d’Anges.

Chemins élévatoires…

dimanche 18 août 2019

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« … « Je sais la voie qu’il me faut emprunter,

Je m’y engagerai sans crainte. »

La marche est ce qui définit le mieux Emily. Elle est son activité quotidienne comme l’écriture. Les deux ont en commun de créer du souffle, d’engager le corps et l’esprit, de préserver, aussi, « l’ingénuité du cœur ». Combien de fois, dans les poèmes d’Emily, apparaissent les bruyères ou les « brumeuses collines », la « réchauffante lumière »et « la mousse (qui) verdit » ? Cette candeur de la contemplation est en soi un acte de liberté, d’insoumission au renoncement. Parce que la beauté de la terre est « fertile en Joie », il faut écrire cette joie. En marchant, en écrivant, on est tout à soi-même. On fait connaissance avec le hasard, on choisit de n’écouter que le « feu souterrain » de ce qui nous entoure. « Ce feu souterrain a son autel dans le cœur de chaque homme » écrit Henry David Thoreau, marcheur bienheureux, exact contemporain des Brontë né en 1817 aux États-Unis. Lui aussi croyait au « magnétisme subtil » du monde végétal et minéral qui guidait ses pas ; lui aussi marchait seul au milieu de son Massachusetts sauvage avec la certitude opiniâtre que cette nature, « tellement plus vivante »que la vie même, le transformait : « (…) car par un jour de grand froid ou sur une hauteur battue par les vents, le voyageur chérit un feu caché dans les plis de son manteau, plus chaud que celui qui brûle dans l’âtre. » Cela seul compte : la sensation de se sentir en vie quelque part… »

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En pays de mont, les soirées sont des moments exquis pour la lecture. Aux voyages géographiques peuvent alors s’ajouter des voyages dans le temps. Après avoir dégusté avec intérêt et gourmandise une merveilleuse biographie de Laura El Maki,  Les sœurs Brontë , j’ai dévoré Jane Eyre puis les Hauts de Hurle-Vent. Le caractère sauvage de la nature, cette exquise plongée « into the wild » plante un décor qui sied à cette littérature. On peut vraiment y méditer sur l’âme humaine et la difficulté des rapports sociaux, on prend aussi conscience de la force considérable qu’ont puisé en elles ces jeunes femmes pour déployer ainsi leurs ailes jusqu’à nous.

Faire retraite sur les monts prend un sens d’élévation intérieure… Après, bien évidemment, il faut en garder la précieuse vibration !

Rencontrer des ciels habités de nuages a grand intérêt, en plein été, au cœur des vacances : on évolue sans la foule, la fusion avec les éléments se fait encore plus grande.

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Extrait de  : « Les soeurs Brontë – La force d’exister »  2017  Laura El Makki.

Photos BVJ – Grand Paradiso en Italie.

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Cueillir des brins de Paradis…

BVJ – Plumes d’Anges.

Carnet d’un voyageur…

samedi 3 août 2019

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« … Je m’assis contre l’un des moulins à prières et observai le monastère. Plus haut, sur les pentes du mont Somdo, une harde de bharals paissait au soleil.  Pas de léopard en vue, mais le ciel de l’après-midi était limpide et à cette hauteur la lumière avait quelque chose d’absolu, atteignait son état le plus pur. Et il en allait de même pour l’air raréfié que je respirais, l’eau glacée que je caressais du revers de la main, la roche chauffée au soleil contre laquelle je m’étais assis. À cette pureté en correspondait une autre au fond de moi, c’était la réflexion au bout de laquelle j’essayais d’aller : le vent, le torrent, la lumière, la pierre étaient faits de la même substance que mon sang, mes fibres, mes organes, et les faisaient entrer en résonance comme le tambour du moine avait secoué mes membranes. Boum, boum, boum : je suis fait de ça, de ça, de ça. La montagne me portait à l’essentiel…

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… Il n’empêche, comme c’était beau, comme cela nous était devenu naturel et nécessaire de nous remettre en chemin. Tourner le dos au monde connu et découvrir à chaque pas un pan du monde nouveau. Marcher était notre mission quotidienne, notre mesure du temps et de l’espace. C’était notre façon de penser, d’être ensemble, de traverser le jour, c’était le travail que nos corps faisaient maintenant sans nous. Même amaigris, fourbus, fiévreux, chaque matin ils se relevaient et se remettaient en mouvement, dociles comme des bêtes de somme. Marcher réduisait la vie à l’essentiel : manger, dormir, rencontrer, penser. Aucune invention de notre siècle ne nous servait plus à rien une fois que nous étions en route, mis à part une bonne paire de chaussures et, dans mon cas, un livre dans le sac. Depuis des semaines je vivais de riz, de lentilles, de légumes, parfois d’œufs et de fromage, de mon Léopard, de mon carnet, de mes amis. Le plus surprenant n’étant pas tant de pouvoir faire avec si peu mais de constater que je ne désirais rien de plus. Ce n’est que quand nous nous arrêtions que s’immisçaient le besoin, la nostalgie, les ambitions, tous les vides à remplir… »

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C’est un petit livre, une sorte de carnet de voyage que nous offre Paolo Cognetti après son magnifique ouvrage « Les huit montagnes« . Il y raconte une marche sur plus de 300 kilomètres dans le Dolpo, à la recherche d’une montagne originelle. Fortement inspiré par Pieter Mathiessen (il a dans son sac « Le léopard des neiges« – livre que je n’ai pas encore réussi à me procurer Dominique -). Il ne cherche à accomplir aucun exploit, il veut juste parcourir ce lieu, ces vallées, monter, descendre, se perdre dans le temps, observer, admirer, rencontrer, partager, vivre la montagne. Un très  joli moment de lecture qui suscite une envie, celle de partir aussi dans les monts et de tourner le dos au connu.

À bientôt aminautes de France, de Navarre et d’ailleurs…

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Extraits de : « Sans jamais atteindre le sommet »  2019  Paolo Cognetti.

Illustrations : 1/ Peinture exécutée sur un meuble tibétain – Musée d’art de Los Angeles – XIXème  2/ « Blanc et céleste » Nicolas Roerich    1874-1947.

Se remettre en chemin et découvrir…

BVJ – Plumes d’Anges.

Poignante sombritude…

dimanche 28 juillet 2019

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« … Je le voyais pas. Comment j’aurais pu deviner ?

Il connait cet endroit autrement qu’en souvenir. Quelque chose parle dans sa chair, une langue qu’il ne comprend pas encore.

Comment j’aurais pu imaginer qui il était ?

Il est grand temps que les ombres passent aux aveux…

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Tout homme est un souffle, une image vouée à disparaître, une ombre qui s’agite. J’ai appris que seules les questions importent, que les réponses ne sont que des certitudes mises à mal par le temps qui passe, que les questions sont du ressort de l’âme, et les réponses du domaine de la chair périssable. J’ai appris que chaque histoire est grande de son propre mystère…

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Le soleil était en train de chasser la gelée blanche.

Le jeune homme déplie un bras, comme s’il s’apprêtait à désigner quelque chose. Se met à rouler la manche de sa chemise jusqu’au pli du coude et plus haut encore, là où quelques muscles ont poussé, là où s’étale la marque rougeoyante en forme de feuille, qui elle, n’a jamais grandi depuis l’enfance.

Comment j’aurais pu deviner ?

Il laisse retomber son bras le long du corps. Ne bouge plus, regard posé ailleurs que sur les yeux de l’homme, posé sur sa figure, pourtant : front, nez, menton ; peu importe, pourvu que ce ne soient pas les yeux. Puis il recule, tend l’autre bras en arrière. La main trouve d’instinct la bride. La saisit. Cela pourrait finir ainsi, maintenant, si seulement il se retournait et s’en allait. Mais il est trop tard, et ils le savent tous les deux. Maintenant qu’ils sont un, par la marque commune qui imprègne leur chair. L’homme sans age ne voit désormais plus que cette marque qu’il avait fini par oublier, à force de regards dressés à fuir les miroirs, les vitres et les flaques. Il n’a, ils n’ont toujours pas de mots, pas un seul, pas même ce mot qui les brûle, qui n’est pas le même mot et signifie pourtant la même chose… »

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Une histoire foudroyante – je vous l’avoue, j’ai failli en arrêter la lecture et puis je me suis dit qu’il était impossible de raconter la noirceur profonde sans nous amener sur un chemin de lumière – !

Rose – elle porte ce doux et magnifique prénom  – en est l’héroïne, jeune fille de quatorze ans vendue par son père miséreux à un notable. Sa vie devient alors un enfer. Rose est combative, elle lutte, elle ne veut pas que le mal et la cruauté aient le dernier mot, elle trouve au fond d’elle-même, avec un infini courage,  des forces qui l’amèneront vers les mots et l’écriture, pour ne pas être oubliée.

L’histoire se raconte à travers les personnages, ils possèdent chacun un langage propre, la parole n’est d’ailleurs pas donnée aux bourreaux. L’auteur semble puiser son inspiration dans une mémoire invisible du monde, son écriture coule comme l’eau d’une rivière. La couverture du livre, une photo argentique de l’écrivain-photographe Sara Saudkova, modifiée par un découpage vertical, prend tout son sens au fil des pages.

C’est un roman puissant, une histoire poignante qui laisse des traces, je suis vraiment heureuse de ne pas avoir interrompu ma lecture.

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Extraits de : « Né d’aucune femme »   2019   Franck Bouysse.

Illustrations : 1/ « Rose et muguet »  Frants Diderik Boe  1820-1891   2/ « Au bord de la forêt » August Heirich  1794-1822.

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Trouver des forces en soi…

BVJ – Plumes d’Anges.

 

Liberté voyageuse…

lundi 22 juillet 2019

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« … Il faudrait superposer plusieurs mots pour exprimer la fonction profondément polyvalente du camping-car, le génie qu’il avait fallu pour le concevoir et l’aménager, pour orchestrer toutes ses propriétés, le transportable, le pliable, le rangeable, le coulissant, l’escamotable, le pratique, le bien fait. Rien de négatif ne demeurait dans cet espace autarcique : la promiscuité était gage de proximité, le manque d’espace devenait trésor d’ingéniosité. Le constructeur du Combi Volkswagen avait réussi à reproduire une cuisine miniature équipée d’un mini-évier, de mini-feux, d’un mini-frigo, d’une mini-armoire, de mini-tiroirs pour des couverts de dînette. Une maison de poupée avec moi dedans.

Il en découlait un extraordinaire sentiment de sécurité. Rien ne pouvait nous arriver. Un froid subit, un grand vent, une tempête intensifiaient cette sensation. Souvenir d’avoir bu une tisane, tous ensemble, alors que la pluie tambourinait sur le toit et menaçait de noyer le camping où nous allions passer la nuit…

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… La vie en plein air suppose l’itinérance ; la découverte de la nature est cheminement. Or le vélo ne suffit pas à satisfaire ce besoin de mobilité. Paradoxalement l’amour de la nature requiert le moteur. La voiture autorise des départs inopinés, des éloignements fous, des adieux à volonté ; elle permet aussi d’embarquer ustensiles et équipements. Mais le camping n’exige-t-il pas la rusticité et un mode de vie spartiate, contre les raffinements d’un confort supposé décadent ? L’auto-campeur répond en adoptant un idéal de simplicité, et ce sera justement la force du camping-car que de concilier l’indépendance, le génie pratique et la vie sauvage. Illusion d’une automobile « naturelle »…

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… La musique le dit encore mieux que les mots, et c’est pourquoi la bande-son de nos années camping-car, c’est Carmen, tout particulièrement l’air du deuxième acte où la bohémienne tente d’entraîner le raisonnable don José :

Le ciel ouvert, la vie errante,

Pour pays, l’univers,

Et pour loi, sa volonté

Et, surtout, chose enivrante :

La liberté, la liberté !… »

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Quel plaisir de lire ces pages, de découvrir ce voyage à travers les souvenirs du jeune héros, futur écrivain.

Et même si aujourd’hui la liberté offerte par le Combi Volkswagen  est moins évidente face aux interdictions diverses et variées, on peut en faisant des recherches, en réfléchissant, vivre en aventurier des temps modernes et s’extraire du bruit du monde tout en respectant la nature, j’en suis un témoin privilégié et remercie la vie.

Ah, que de beaux et doux moments, que de découvertes ! Merci Tania, ce livre vient de m’accompagner avec bonheur.

Extraits de : « En camping-car »  2018  Ivan Jablonka.

Photos BVJ – 1/ Dans l’Embrunais  2/ Dans la Maurienne  3/ Lac du Mont Cenis  4/ Vers le Col de l’Assietta (Piémont).

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Goûter à la vie nomade…

BVJ – Plumes d’Anges.

Œuvre de brume…

lundi 8 juillet 2019

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« … Un jour, l’architecte V., très connu en Belgique avant la première guerre mondiale, se lassa du béton et se mit à détester le granit. (…)

L’architecte V. renonça à bâtir des maisons de pierre. Après des années de méditation, il construisit une cathédrale de brume.

Le principe en était simple. Les murs et la tour étaient faits de brouillard au lieu de pierres. Le brouillard ne se laissant tailler ni cimenter, la construction fut difficile à réaliser. Mais l’architecte V. savait que le brouillard suit certains chemins de l’air comme l’eau suit le lit de la rivière. V. établit donc à l’aide de souffleries adroitement combinées, des courants d’air chauds qui s’élevaient comme des murs et des colonnes en creux. Ces murailles d’air chaud se rejoignaient en forme de voûte à trente-cinq mètres au-dessus du sol. La vapeur produite par une centrale cachée sous terre suivait les chemins d’air qui lui étaient ainsi tracés.

L’architecte V.avait choisi un lieu superbe, une clairière dans la forêt d’Houthulst où les chênes et les hêtres s’élançaient plus haut encore que la voûte de l’église. Là, l’étrange monument se balançait doucement dans l’air immobile. L’architecture en était à la fois floue et précise car la vapeur, tout en ne s’écartant pas de son lit d’air chaud, était animée de courants ou plutôt d’une respiration. (…)

La grande nef était admirable. Cent cinquante quatre colonnes de brume coulaient lentement vers le haut et se rejoignaient en sept clés de voûte. La vapeur s’y condensait en gouttes d’eau qui tombaient une à une au rythme du hasard. Elles étaient reçues au sol par d’admirables iris sculptés par l’orfèvre Wolfers. Les fleurs de ces iris d’un bleu profond étaient hérissées d’acier vibratile dont les lamelles s’émouvaient de sons ténus à chaque goutte. Cette musique, que selon la mode du temps tout le monde s’accordait à trouver violette, remplaçait les cloches que l’architecte V. n’avait pu accrocher dans la tour de brume. Mais le son au lieu de s’envoler dans l’espace comme le son des cloches n’était perçu que par l’oreille du visiteur et allait loin, très loin en lui. (…)

Mon père disait que dans cette église la prière était d’une haute ferveur parce qu’elle ne s’y formulait pas en mots. Debout sur le tapis de lierre, en entendant sans l’écouter la musique des iris, on était saisi d’une sorte de ravissement muet. On devenait silence. Aucune voix même au plus profond de soi ne s’élevait. L’être entier se portait en un élan intense vers quelque chose, mais quoi ? Pas vers un but qui puisse se formuler, ni vers l’accomplissement d’un désir, ni vers un combat, ni vers une consolation. On se portait vers quelque chose dont on ignorait la nature. Vers tout. Vers rien. Et la joie qui répondait à cet élan n’avait pas de nom… »

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Tania avait parlé de cet opuscule avec grand talent. Six nouvelles y sont contées, elles m’ont toutes enchantée, vous trouverez ici des extraits de celle qui porte le titre de l’ouvrage.

Je me suis sentie emportée dans un monde de grâce et de poésie , je ne connaissais pas du tout cet auteur, j’ai pensé en le lisant, à l’imaginaire de Maurice Maeterlinck : une forêt se fait l’écrin d’un bijou rêvé et conçu par un architecte las d’employer toujours les mêmes matériaux. Il cisèle cet édifice, celui-ci prend vie et respire, c’est une cathédrale de brume… Cet écrivain nous offre une histoire pleine de délicatesse, les images y sont fortes, un beau voyage est assuré…

Extraits de : « La cathédrale de brume »  Paul Willems  1912-1997.

Illustrations : « Iris – Projet pour un bijou »  George Paulding Farnham  1859-1927.

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Voguer vers des rêves lumineux…

BVJ – Plumes d’Anges.

Fils de soi…

jeudi 4 juillet 2019

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« … 6 avril 1914

Mon bien-aimé,

Tout ce que j’écrivais hier est vrai, et pourtant…

J’aime que tu sois lumineux, résolu, obstiné. Quand tu connais quelque déboire, tu t’en débarrasses – comme un chien sortant de l’eau qui se secoue, et les gouttes volent. Tu n’as jamais su me consoler quand j’étais triste, tu restais là devant mon chagrin comme un enfant désemparé. Mais au bout d’un moment te venait une idée pour m’arracher à ma tristesse par quelque sottise ou folie…

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Et outre le côté débordant, tu as un autre côté, que je n’aime pas moins. Peut-être même que je l’aime encore plus. Ton attachement. Je ne te l’ai jamais demandé, tu n’as jamais eu besoin de me l’assurer, je le sais : tu n’as pas eu d’autre femme, ni dans les bordels de Berlin comme d’autres officiers ni lors de tes voyages. Quand tu me revenais, après une absence courte ou longue, tu demandais si je voulais encore de toi, si je t’aimais encore, non parce que tu avais fait quelque chose qui aurait pu te coûter mon amour, mais parce que mon amour pour toi est un miracle et que tu as peine à y croire. Quand tu devais partir, tu disais « Ne m’oublie pas » comme si j’avais jamais pu t’oublier , et pendant longtemps je n’ai pas compris que tu voulais simplement avoir dans mon cœur la même place assurée que j’ai dans le tien. Tu es un peu craintif, même si tu ne te l’avoues pas, mais tu n’es pas un amant craintif, tu es un amant passionné, et pourtant attentionné et tendre. Les attentes que tu avais de la vie, tu les as développées pour toi, comme j’ai fait des miennes pour moi. Mais l’espace de l’amour, nous l’avons créé en commun, et là il n’est rien avec quoi tu resterais seul avec toi-même et je resterais seule de mon côté. Là, tu m’es attaché comme je le suis à toi. Ah, mon bien-aimé… »

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J’ai beaucoup aimé la construction de ce roman, Olga Rinke en est l’héroïne.

Dans une première partie, elle raconte sa vie, ses pertes, sa soif irrésistible d’apprendre, son grand amour, ses douleurs, ses joies, ses combats, beaucoup de combats dans de nombreux domaines et son acceptation, Olga Rinke est une femme de courage qui parvient à trouver un chemin de lumière au milieu des épreuves de sa vie…

Dans une seconde partie, d’autres racontent Olga, elle nous apparait sous un autre angle et dans une troisième partie, nous découvrons une correspondance envoyée en poste restante…

Tout s’éclaire au fil des pages par petites touches, on est pris par cette histoire, l’on a envie de comprendre et d’en savoir plus.

L’auteur nous parle de faits historiques – par exemple du sort des Herero en Namibie, victimes de l’ ordre d’extermination entre 1904 et 1911 du général Lothar von Trotha – , de contextes particuliers à cette époque, du nationalisme en Allemagne, il nous parle de la transmission des savoirs et nous raconte l’amour fou de cette femme pour un homme que le néant fascine…

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Extraits de : « Olga »  2019  Bernhard Schlink.

1/« La ville  »   2/ « Éclairage »   Mikalojus Konstantinas Ciurlionis  1875-1911.

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Trouver la lumière dans les chemins de solitude…

BVJ – Plumes d’Anges.

Relations…

lundi 24 juin 2019

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« … – Vous ne pensez pas que celui qui a découvert le 0 est un être remarquable ?

– Il n’existe pas depuis toujours ?

– Toujours, cela veut dire quand ?

– Eh bien à partir du moment où l’homme a fait son apparition., on a dû trouver plein de 0 un peu partout, non ?

– Alors vous pensez que, comme les fleurs et les étoiles, les 0 étaient déjà là à la naissance de l’homme ? Qu’on pouvait se saisir sans difficulté de leur beauté ? Aah, quelle méprise. Vous devriez être un peu plus reconnaissante envers l’importance des progrès de l’humanité. Vous ne le serez jamais trop. Vous n’en serez pas maudite, vous savez. (…)

– Alors qui est celui qui l’a découvert ?

– Un mathématicien indien anonyme. Il a sauvé ceux de la Grèce antique qui avaient été assemblés autour du foyer des bains publics par une tentative téméraire des païens, ressuscité des théorèmes perdus, donné naissance à de nouvelles vérités. Tous les mathématiciens de la Grèce antique pensaient qu’il n’était pas nécessaire de calculer le rien. Puisqu’il n’y avait rien, c’était impossible de l’exprimer avec des chiffres. Et il y a eu quelqu’un pour retourner complètement cette théorie vraisemblable. Il a exprimé le rien par un chiffre. Il a fait exister l’inexistence. N’est-ce pas merveilleux ?

– Oui, c’est vrai. (…)

– Si je comprends bien, grâce à ce grand professeur indien qui a bien voulu découvrir le 0 écrit sur le carnet de Dieu, on a pu feuilleter des pages qui n’avaient pas encore été ouvertes, c’est ça ?

– Exactement, c’est exactement cela. Vous comprenez très bien. Vous manquez de sentiment de reconnaissance, mais vous avez la hardiesse de parcourir la totalité des mathématiques… »

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Une histoire étonnante, les héros en sont un mathématicien à la mémoire fugace suite à un accident de la circulation, une aide ménagère dévouée et son fils de dix ans, fou de base-ball. Ils cheminent dans la bienveillance, chacun tente d’aider l’autre, de lui faire une vie meilleure, de transmettre ce qui est beau malgré les difficultés du quotidien, chacun prône l’apaisement et leurs univers respectifs s’élargissent et se rejoignent souvent, c’est un roman généreux qui nous parle de transmission. J’ai beaucoup aimé les exposés mathématiques, un tout petit peu moins ceux du base-ball, sport dont les règles me sont totalement inconnues, c’est peut-être pour ça que j’ai moins apprécié ces moments…

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Extrait de : « La formule préférée du professeur »  2005  Yôko Ogawa.

Illustrations : 1/ « Planche 6 de Élevages de Pigeons » – Livre de Gottlob Neumeister  XIXème  2/ « Projet de décor mural » Anonyme du XVIIIème.

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Il y a toujours quelque chose à apprendre et à partager…

BVJ – Plumes d’Anges.

Graines de conscience…

mercredi 19 juin 2019

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« … CONSCIENCE : La conscience c’est la lucidité, autrement dit la lumière.

L’authentique lumière ne peut que créer l’unité et vaincre la division. Le soleil est un. La conscience fondamentale est universelle et transcende les époques et les aventures humaines. Mais la conscience est aussi l’une des vertus majeures dont le monde est globalement démuni. Par conscience, il faut entendre ici un état où l’être humain, hors de toute illusion, perçoit le réel et la réalité sans falsification. Il les perçoit dans leur nudité et dans leur unité première et prend ainsi ses responsabilités en toute connaissance de cause.

Les humains doivent enfin se réveiller et prendre « conscience de leur inconscience » s’ils veulent perdurer, retrouver une manière juste d’habiter la terre et réenchanter le monde…

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… GRAINE ET TRANSMISSION : Quand je montre une graine insignifiante et que j’affirme qu’elle peut nourrir l’humanité entière, je ne délire pas. Cette insignifiance est une puissance animée par une intelligence considérable. Notre propre intelligence ne peut pas embrasser toute la réalité, elle ne fait que l’effleurer. Dans la graine réside aussi l’idée de la transmission. Tout comme les animaux avec leurs petits, nous transmettons la vie mais aussi un patrimoine auquel nous adjoignons des idéologies, des religions, des idées et des concepts qui dépassent la simple question de la survie et troublent notre existence.

La quête de sens est pour nous obsessionnelle parce que nous sommes aiguillonnés par l’ignorance et la mort qui nous menace de finitude et donc d’oblitération. La non-existence fait peur et nous tentons par tous les moyens d’exorciser cette peur fondamentale. Nous retournerons de toute manière au silence cosmique et universel. Je reste, là encore, un fervent adepte du prudent précepte socratique : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais pas. »

Dans l’évolution biologique, la graine est une sorte d’apothéose. Elle représente la fin d’un processus, à la fois couronnement et aptitude à rebondir. Un rebondissement qui démultiplie la puissance de la vie. La prodigalité de la graine à elle seule me fait croire en cette énergie intelligente que d’aucuns appellent Dieu. Nous sommes nous-mêmes issus de cette graine qu’on appelle ovule. La graine témoigne de cette intelligence omniprésente dans laquelle microcosme et macrocosme sont confondus. Et c’est aussi pourquoi le tripotage des pseudos-savants autour des graines est une erreur absolue contre laquelle il faut s’élever avec vigueur… »

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Quand j’arpente les rayons des supermarchés, je suis abasourdie par le style d’alimentation proposée : des plats industriels à la composition  effrayante, des boissons à la chimie alambiquée, des sucreries colorées aux ingrédients improbables… Et lorsque je vois les gens céder à la tentation du « vite fait », j’éprouve beaucoup de peine.

Il est temps, il est grand temps de prendre conscience de notre inconscience. C’est ce que nous dit cet homme si plein de lucidité et de bienveillance, au fil d’observations sur des sujets variés. La nature est la plus belle horloge qui existe, l’homme ne se doit-il pas d’entretenir ses mouvements dans les règles de l’art ?

À lire et à relire sans modération…

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Extraits de : « La convergence des consciences »  2016  Pierre Rabhi.

Illustrations : 1/ « Portrait d’une jeune fille »  Firmin Baes  1874-1943  2/ « Le repas du lapin »  Henri Rousseau  1844-1910.

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Se chouchouter en semant les bonnes graines…

BVJ – Plumes d’Anges.

 

Cadeaux…

dimanche 16 juin 2019

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« … Peut-on s’habituer à être père ou mère ? De la même façon que l’on s’habitue aux tristesses ou à la joie ? Je ne le pense pas.

Tu connaîtras un jour l’émotion d’appartenir à un petit être. C’est un sentiment indescriptible, même lorsqu’il est vécu au quotidien. Tout à coup notre planète personnelle bascule. Notre nombril se rapetisse. On ne vit plus pour soi, ni pour un autre, on vit dans l’autre. Je ne m’en serais jamais douté avant que tu ne déboules sur ma route. Tous les pères du monde se sont fait la même réflexion. Toutes les mères aussi. Même ceux et celles qui proclamaient n’avoir pas la « fibre » paternelle ou maternelle. Tôt ou tard, au détour d’une larme ou d’un éclat de rire, le ventre se noue, l’émotion jaillit. Et tous les atermoiements s’évanouissent comme sous l’effet d’une baguette magique.

Tu sais de quelle façon tu t’es posé sur notre vie. Tu n’es pas le fruit du hasard. Tu n’es pas un accident de parcours. Tu es un choix. Le choix que l’on fait d’aimer. D’aimer totalement, définitivement, sans condition aucune. Quoi qu’il advienne, ne doute jamais de cette affirmation. Jamais. Ni demain, ni dans mille ans. Il m’arrivera certains jours de te bousculer, de te rabrouer, de me montrer injuste. Dis-toi que ces états d’âme n’ont aucune importance. Ce sont de petites secousses sismiques qui ne méritent pas que l’on remettent en question les jours et les nuits de grand calme.

Si je te dis ces choses, bien que te sachant trop jeune pour les bien comprendre, c’est pour demain. Quand les années viendront, et que tu commenceras à éprouver le manteau du temps. Tu reliras ces lignes et elles effaceront d’un grand coup de gomme les chagrins ou les doutes qui auront pu t’assaillir à mon insu. Les parents sont souvent maladroits. On ne trouve pas toujours les mots justes quand il faut, le jour où il faut. Parce que les parents ne sont rien d’autre que d’anciens enfants. Ils conservent, toute leur existence durant, les maladresses, les mouvements d’humeur, les égoïsmes de l’enfance, les coups de froid, les rhumes. Certains guérissent plus vite et mieux que d’autres. C’est tout… »

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Un voyage imaginé par un père à l’aube du troisième millénaire, il veut montrer à son fils les belles choses du monde, les moins belles aussi, il veut l’entretenir de certains sujets et l’encourager à réfléchir sur l’avenir.

Nous, adultes, laisserons à nos enfants un monde imparfait, ils auront la difficile tache de déconstruire et de reconstruire différemment… ainsi va la vie. Seul lien immuable, le fil d’amour tissé d’une génération à l’autre, fil fragile, à entretenir avec grand soin, fil qui nous donne la force d’avancer et de créer.

AUJOURD’HUI,

bonne fête aux papas de France, de Navarre et d’ailleurs…

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Extrait de : « À mon fils à l’aube du troisième millénaire »  2000 Gilbert Sinoué.

Illustrations : 1/ « Génies ailés avec couronne de laurier » Gravure anonyme  2/Projet de « Dessin pour un plafond » de Francesco Saverio Mergolo  1746-1786.

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Se fêter les uns les autres joyeusement…

BVJ – Plumes d’Anges.