Archive pour la catégorie ‘plumes à rêver’

Livres…

vendredi 12 avril 2019

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« … Quand je vis, la vie me manque. Je la vois passer à ma fenêtre, elle tourne vers moi sa tête mais je n’entends pas ce qu’elle dit, elle passe trop vite. J’écris pour l’entendre.

Quand je n’écris pas c’est que quelque chose en moi ne participe plus à la conversation des étoiles. Les arbres, eux, sont toujours dans un nonchalant état d’alerte. Les arbres ou les bêtes ou les rivières. Les fleurs se hissent du menton jusqu’au soleil. Il n’y a pas une seule faute d’orthographe dans l’écriture de la nature. Rien à corriger dans le ralenti de l’épervier au zénith, dans les anecdotes colportées à bas bruit par les fleurs de la prairie, ou dans la main du vent agitant son théâtre d’ombres. À l’instant où j’écris, j’essaie de rejoindre tous ceux-là… »

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Il n’y a pas de mots pour parler de cette bulle de poésie, on est transporté haut, très haut, il me semble qu’on peut passer des heures à lire et à relire ces pages…

Le livre est le précieux cadeau d’un écrivain, le rencontrer est un hasard heureux qui réjouit notre cœur et notre âme.

Nous avons chacune et chacun nos penchants et nos attirances vers un style particulier, selon les époques ou le contexte… Bien évidemment, on peut broder autour, on peut aimer les surprises, les escapades, les découvertes mais on revient toujours vers nos amours pour recharger et nourrir notre monde intérieur.

Vous, auprès de quels livres allez-vous volontiers vous abreuver ? Aimez-vous rêver, frissonner, apprendre… ? Aimez-vous les grandes ou les petites histoires ? Préférez-vous la langue des poètes ou une histoire qui tient en haleine ?…

Belles lectures à toutes et à tous !

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Extrait de : « La grande vie »  2014  Christian Bobin.

Illustration : 1/« Jeune femme lisant »   2/« Pommes »  Nicolae Grigorescu   1838-1907.

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Nourrir notre monde intérieur…

BVJ – Plumes d’Anges.

Perception d’un monde…

lundi 8 avril 2019

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Le papillon

« … Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire,

il vagabonde au jardin. »

Francis Ponge

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Ici, dans le jardin,

les divines gouttes ont dépouillé les fleurs naissantes de nombre de pétales

et laissé leurs traces sur un sol desséché,

la nature fébrile flamboie,

un autre monde est en train d’éclore, tout est rapide et impermanent :

une haute vibration dans cette nourriture terrestre,

une invitation à la contemplation…

Le papillon, lui, papillonne.

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Illustrations : 1/ « Papillons et coléoptères autour d’une rose » 2/ « Iris, coléoptères et papillon »  Margareta de Heer  1603-1665.

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Percevoir les changements…

BVJ – Plumes d’Anges.

Chemins de quête…

lundi 1 avril 2019

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« … Lorsqu’on est en quête de sagesse et de vérité, vaut-il mieux les chercher sur les chemins hasardeux du monde ou choisir de s’isoler en quelque grotte, en quelque ermitage ou sur quelque colonne pour y affronter les épreuves et les aléas qu’elles imposent ? Une chose est sûre : en ce siècle de continuelle bougeotte, de déplacements,  changements, affairements, enfièvrements constants, vivre immobile sur une colonne ou un rocher ne semble guère la solution  la plus appropriée…

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… Ancelot et lui venaient de s’installer sur une souche lorsque, d’un buisson tout proche, émergea un échassier… Thoustra et Ancelot restèrent bec et bouche bées devant cette apparition qui, à peine arrivée devant eux, entama une danse lente et grave (…) Ancelot se trouvait de nouveau face au mystère, et cette fois au mystère du silence. À moins que tous les évènements vécus et tous les êtres, figures ou personnages rencontrés n’aient été une fois de plus les décors et acteurs d’une incroyable farce excluant toute énigme. Qui sait si le secret de ces éventuelles facéties du destin ne résidait pas là même où l’on l’attendait le moins et pourquoi pas justement dans ces danses de grues ? Qui sait si la damoiselle ou dame oiselle par ce ballet si minutieux, ces mouvements si ingénieux ne lui avait pas indiqué, peut-être même dessiné sur le sol sans qu’il s’en aperçoive le tracé du chemin tant espéré et recherché ? Comme l’avait fait jadis, à Délos, un certain Thésée, après avoir vaincu le Minotaure au cœur du labyrinthe et en être ressorti grâce à la complicité d’Ariane. On dit que pour fêter cette victoire et l’inscrire désormais dans la mémoire des hommes, il avait exécuté une danse rappelant son cheminement labyrinthique et sa sortie victorieuse au soleil, danse qu’on ne cessa de reprendre en Grèce sous le nom de danse de la Grue ! Qui sait si ce n’était pas cette danse  qu’avait exécutée la demoiselle pour indiquer à Ancelot le secret des chemins de la forêt d’Orient ? Pourquoi n’y avait-il pas prêté plus d’attention ? L’éblouissement éprouvé alors l’avait aveuglé au lieu de l’éclairer. Or, si on veut trouver le chemin des lumières, il faut être lucide et non ébloui… »

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Étonnante lecture qui nous transporte vraiment au pays des songes, tout y est improbable  mais tout y est métaphore ! La forêt d’Orient se fait enchanteresse, la poésie brode une douce empreinte au fil des pages et comme toujours avec ce magnifique auteur aujourd’hui disparu, il faut un dictionnaire près de soi tant la richesse de son vocabulaire est grande… (enfin, je parle pour moi !). Et cette phrase : « si on veut trouver le chemin des lumières, il faut être lucide et non ébloui « , là est, il me semble, la qualité indispensable pour marcher sur un vrai chemin de quête…

Extraits de : « Dans la forêt des songes »  Jacques Lacarrière  1925-2005.

Illustration : 1/« Grue » et « Cœurs de Marie » Kawahara Keiga  1786-1860.

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Ne pas se laisser éblouir…

BVJ – Plumes d’Anges.

Un vrai merci…

lundi 25 mars 2019

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« … Quand je vais rendre visite à Michka, j’observe les résidentes. Les très très vieilles, les moyennement vieilles, les pas si vieilles, et parfois j’ai envie de leur demander : est-ce que quelqu’un vous caresse encore ? Est-ce que quelqu’un vous prend dans ses bras ? Depuis combien de temps une autre peau n’est pas entrée en contact avec la vôtre ? (…)

Quand Michk’ s’avance vers moi de son pas chancelant, mal équilibré, j’aimerais la serrer contre moi, lui insuffler quelque chose de ma force, de mon énergie…

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En quelques semaines, son élocution est devenue plus lente, plus sinueuse, elle s’arrête parfois au milieu des phrases, complètement perdue ou bien elle renonce au mot manquant et passe directement au suivant. J’apprends à suivre le chemin de sa pensée.

Je suis vaincu. Je le sais. Je connais ce point de bascule. J’en ignore la cause mais j’en mesure les effets. La bataille est perdue.

Mais je ne dois pas lâcher. Surtout pas. Sinon ce sera pire encore. La chute libre.

Il faut lutter. Mot à mot. Pied à pied. Ne rien céder. Pas une syllabe, pas une consonne. Sans le langage, que reste-t-il ?…

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Le silence s’installe entre nous.

Je pourrais proposer un jeu, ou bien sortir l’ordinateur portable de mon sac pour lui montrer quelques images ou lui faire écouter de la musique. Des chansons de variété, de l’époque où elle était jeune fille. Cela fonctionne très bien pour stimuler les souvenirs. Les résidents aiment beaucoup ça.

Mais je me tais.

Parfois il faut assumer le vide laissé par la perte.

Renoncer à faire diversion. Accepter qu’il n’y a plus rien à dire.

Me tenir assis, près d’elle.

Lui prendre la main…

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C’est vrai, c’est pénible à la fin. On croit qu’on a toujours le temps de dire les choses, et puis soudain c’est trop tard. On croit qu’il suffit de montrer, de gesticuler, mais ce n’est pas vrai, il faut dire. Dire, ce mot que vous aimez tant. Ça compte, les mots, ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre… »

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Une personne au crépuscule de son existence, pauvre funambule sur le fil de la vie quand les yeux du cœur regardent avenir et passé en même temps,  doit se « dépouiller » de tout, même les mots s’échappent.

Il ne reste que l’essentiel, là, un point de l’enfance resté en suspend sans avoir pu  l’éclaircir ni l’éclairer pour simplement dire merci…

Encore une très belle lecture dans laquelle l’émotion s’amplifie au fil des pages,

l’histoire parle à chacun de nous,

on sourit, on verse des larmes,

on adresse un vrai merci à cette auteure, une fois encore !

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Extraits de : « Les gratitudes«   2019  Delphine de Vigan.

Illustrations : 1/et 3/« Alphabet d’ornement » 1830  Gabriele de Sanctis  2/ »Coquelicots et marguerites »  Odilon Redon   1840-1916. 

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Dire tant qu’il est encore temps…

BVJ – Plumes d’Anges.

Grand festin…

mercredi 20 mars 2019

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« Il neige dans la nuit,

En secret, en sourdine.

En un instant, la terre

S’éclaircit, s’épaissit ;

L’air froid cède le pas

À une douceur subite…

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… Longtemps privés de feuilles,

Les arbres se sentent pousser

Des ailes ; de branche en branche

Ils suspendent des guirlandes,

Criant : « Demain la fête ! »

À l’aube, tout est fin prêt,

Tous s’habillent de neuf…

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… Conviés au grand festin,

Intimidés, mésanges

Et merles osent à peine

Bouger leurs pattes,

De peur de salir la nappe blanche… »

« Tout est signe,

Tout fait signe,

Souffle qui passe,

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… Fruit qui s’offre,

Main qui touche,

Face qui crie :

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… « Retourne-toi,

Reprends-toi,

Reçois tout

et fais signe ! »  « 

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Que cette saison nouvelle mette des couleurs dans notre vie,

que notre imagination nous fasse grandir

vers de jolis sommets et fleurir, fleurir encore…

BON PRINTEMPS À TOUTES ET À TOUS !

Poèmes extraits de : « La vraie gloire est ici » –  (Par ici nous passons) – 2015  François Cheng.

Photos BVJ – Entre Dolomites et Lac de Garde .

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Participer au grand festin du printemps…

BVJ – Plumes d’Anges.

Retour aux sources…

lundi 11 mars 2019

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« … Si vous l’aviez connu, vous n’auriez rien pu deviner, son regard était toujours doux, souriant. À ses côtés, on se sentait aimé. Mon père voulait savoir ce qu’il pouvait faire pour vous. Comment vous aider. Quel était votre désir.

Guettant la moindre grimace, le plus infime souffle de contrariété auquel il répondait :

– Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire.

Alors, il partait en quête de ce qui pourrait vous soulager.

Le passé n’existait pas, seul le présent comptait.

Il répétait :

– Il ne faut offrir que de bons souvenirs…

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Pendant les cinq ans de l’Occupation, Gilbert a rencontré ce qu’il y a de meilleur et de pire dans l’humanité. De toutes ses forces, il a décidé qu’il ferait semblant d’oublier le pire et se tournerait vers le meilleur…

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Alors qu’on glorifie la supériorité occidentale, qu’on se félicite des découvertes, que l’on justifie alors la colonisation, Lévi-Strauss lui apprend à se défier de ses croyances dans un monde de progrès qui irait « vers l’avant ». Il dévoile les dévastations qui conduisent vers d’autres dévastations.

Gilbert lit et reconnaît ce qu’il a vécu enfant et adolescent, mais dans cet ouvrage, il reconnaît autre chose qui lui plaît, l’encourage, le charme.

Nous allons vers notre perte, il nous faut décrire et vivre la grâce de notre monde tant qu’il en reste des traces. Le pourpre d’un lever de soleil, les arômes suaves d’un fruit de la passion, l’ « ivresse olfactive » ressentis à l’arrivée en Amérique par l’océan, il reconnaît la fraîcheur verte de l’Arnette, la rivière dans laquelle il plongeait les deux bras jusqu’au coude, fouillant sans peur les pierres gluantes afin d’attraper des truites.

Tristes tropiques est son manuel, Claude Lévi-Strauss lui accorde l’impatience, la curiosité, l’inquiétude, le désir, la beauté et sa perte.

Il faut observer et voyager, Gilbert répétait à ses enfants, il faut vous créer de beaux souvenirs, reconnaissant que ce qui est bon et beau ne peut durer… »

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Ce roman est un voyage vers les origines. L’auteur tente de comprendre son père, Gilbert, le pourquoi de ses fuites, elle ressent des non-dits. Elle se tourne vers celles et ceux qui l’ont connu et vers les archives, celles de l’Allemagne nazie et de la guerre d’Algérie.

Après des années de questionnements, elle ressent enfin la lumière de la paix intérieure, une très belle lecture !

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Extraits de : « Les guerres de mon père »  2018  Colombe Schneck.

Illustrations ; 1/ « Renoncules d’eau »  Eero Järnefelt  1863-1937  2/ « Colombe » – étude –  Constantino Fernandes  1878-1920.

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Trouver ce qui nous encourage…

BVJ – Plumes d’Anges.

Synchronicité…

jeudi 7 mars 2019

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« … Mains

Avez-vous prêté attention aux mains dans le retable de la Tour-du-Pin ? Les mains du Christ ? Celles de sa mère ? Les mains de Madeleine ?

Je dirais presque : avez-vous reconnu la main du maître. Je prononce ces mots sans ostentation, en sincère humilité. C’est aux mains qu’on reconnaît le maître. Les mains de Roger. Les mains de Léonard. C’est dans les lignes de la main qu’on discerne la nature du peintre. Là il révèle sa personnalité, son style, qu’on appelle : sa main. Là, il se trahit.

Un soir j’ai observé le retable et j’ai constaté qu’il avait une manière propre. C’était ma manière, personne d’autre. C’était ma main.

Je me suis senti seul, très seul.

J’ai regardé ma main. Ses lignes. Sa paume.

J’ai vu que de l’unique paume plusieurs doigts sortaient. Ils s’écartaient doucement. Il s’éloignaient les uns des autres, chacun dans sa direction. Seul… »

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Les balades prennent souvent naissance dans un petit détail : voir, revoir, découvrir… un lieu, un objet, une personne… Ce dimanche là, c’est un tableau dont j’avais entendu parlé dans la presse locale qui, à la question, « Où pourrions-nous aller ? » m’a fait immédiatement répondre « Et si nous allions à…! ». Et la récompense fut BELLE !

Le hasard heureux s’ajouta à la fête, deux jours après, je découvrais avec grand plaisir un petit livre, Le Maître de La Tour-du-Pin, il racontait l’histoire d’un tableau et du chemin d’apprentissage et de la vie de son auteur au début du XVIème. Les secrets d’atelier étaient transmis aux apprentis et aux compagnons qui travaillaient sous l’autorité d’un maître. Des différences existaient entre le nord et le sud de l’Europe et c’est pourquoi les disciples voyageaient d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, avec des recommandations…

J’ai aimé cette réflexion sur les mains,  j’ai aimé celles-ci dans le tableau de Brea tout comme j’ai aimé ses visages d’une intense beauté… La presse locale racontait à ce propos que Ludovic Brea avait perdu l’amour de sa vie lors d’une épidémie de peste, dans nombre de ses tableaux était représenté le visage de celle-ci…

Il y a d’amusantes coïncidences entre l’histoire narrée dans ce livre et celle de ce maître niçois !

Comme dans nos vies, non ?

Extrait de : « Le Maître de La Tour-du-Pin »  1988  Jan Laurens Siesling.

Illustration : Polyptyque d’une « Vierge à l’enfant« 

(Église Saint Jean-Baptiste aux Arcs-sur-Argens dans le Var – Image Wikipédia)

Ludovic Brea  1450-1523.

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Suivre le chemin des coïncidences…

BVJ – Plumes d’Anges.

Mondes clos…

lundi 4 mars 2019

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« … Les gens ordinaires sont préoccupés par le haut et par le bas, l’endroit et l’envers, le commencement et la fin des choses. Quelles que soient ces choses, ils s’assurent instantanément de les positionner correctement, et si leur orientation n’est pas bonne ils perdent sur-le-champ leur quiétude et se sentent mal. Si vous accrochez au mur une peinture de Vincent Van Gogh la tête en bas, on se moque de vous, si une chaise se renverse on la replace aussitôt comme elle était. Quand une chaussette est à l’envers on la remet à l’endroit. Les nerfs sont ainsi faits qu’on ne peut faire autrement. Vous le savez sans doute déjà, mais les enfants nés par le siège sont différents. Ils sont doués de la capacité d’examiner l’opposé des choses. La chaise peut bien tomber tête la première ou les chaussettes se retrouver à l’envers, leur cœur n’en est pas troublé pour autant : ils restent sereins et peuvent saisir toutes sortes de secrets cachés dans le monde opposé. Les secrets dissimulés en cachette par Dieu. Dans les pièces de Shakespeare, comme dans les symphonies de Mozart ou bien sûr les tableaux de Vincent Van Gogh, les mondes inversés sont présents. De même que pour les fleurs, les étoiles et les oiseaux. Par exemple, lire Le Songe d’une nuit d’été en commençant par la fin. Écouter un enregistrement de pépiements d’oiseaux à l’envers. Il y a dans ces univers des choses surprenantes que l’on ne peut apprécier que de cette manière. Cela ressemble peut-être à l’existence de scènes qui ne se révèlent que lorsque qu’elles sont interrompues par un battement de cil… »

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Un roman étrange, à la lisière entre deux mondes. L’histoire se passe dans un univers clos et lumineux, les enfants sont soumis à la loi d’une mère aimante mais névrosée suite au décès d’une petite fille. Ils s’inventent alors un monde incroyablement poétique pour éloigner leur peur, on vogue dans la douceur et le surnaturel, la nature et ses éléments plantent un décor d’une grande beauté. La lecture de ce livre est parfois un peu déroutante, on perd le fil puis on le retrouve, comme dans les rêves et leurs invraisemblances…

Extrait de : « Instantanés d’Ambre »  2018  Yôko Ogawa.

Illustration : « Fillette au kimono blanc »  George Hendrik Breitner  1857-1923.

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Éloigner les peurs…

BVJ – Plumes d’Anges.

Chut ! il ne faut pas…

jeudi 28 février 2019

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Il est doux comme un bonbon,

Il est bon comme un doudou,

Il endort les petits enfants,

Il éveille les grands parents…

Le raconteur d’histoire peut broder à souhait autour de la lune,

des étoiles, de la couette dodue, des petits petons…

Ce livre est tout à la fois riche et épuré,

il y a là l’essentiel pour partir en douceur vers le pays des rêves,

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on aimerait se lover en deux pages et se laisser bercer…

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Chut ! Il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment

le dernier livre d’Amélie Jackowski aux Éditions du Rouergue

est un céleste bijou,

trop chou !

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Photos A. et B. Jackowski.

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Faire et se faire du bien…

BVJ – Plumes d’Anges.

Passeurs…

lundi 18 février 2019

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« … ce que lui dit sa voix, au-delà du récit qu’il fait, c’est que la vie a passé. Son fils est là, devant elle, grand comme un homme. Elle le regarde avec émotion, semble le voir pour la première fois. Il croise son regard mais ne comprend pas que c’est le regard d’une mère qui découvre que son enfant ne lui appartient plus tout à fait. Elle le laisse parler, espérant qu’il le fera durant toute la nuit, même si elle s’endort, même si le feu s’éteint et que le froid les saisit : qu’il parle pour raconter tout ce qu’il a vu, pour que ces instants s’étirent et ne s’achèvent jamais. Elle a bien fait de le confier à la colonne. Elle s’était juré de la faire lorsqu’il était encore un nouveau-né. Malgré sa peur et ses réticences de mère, elle s’était juré de l’arracher régulièrement à ses propres bras. C’est ce qu’elle a toujours appelé « le serment d’Alika ». Aujourd’hui, il sent qu’elle n’a plus besoin d’autres voyages. Il est prêt. Il sait ce qu’il doit savoir. Alors, lorsqu’il se tait, lorsque la nuit est tombée et que les chèvres se sont regroupées, serrées les unes contre les autres en prévision du froid qui va descendre des montagnes, elle le regarde et lui dit simplement : « Demain, nous partirons. » Elle le dit avec une voix qui ne laisse aucun doute. Il n’est pas besoin de préciser ni où ni pourquoi. Il comprend que ce qu’ils vont quitter demain, ce ne sont pas seulement ces terres de cailloux, cette vieille hutte où s’entassent des objets d’exil et les montagnes alentour, c’est leur vie elle-même…

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… Darzagar s’assoit à la proue, face à Malaka, et se tait. Il s’installe dans l’attente et Malaka sent que cela peut durer des heures. Ce n’est plus ce qui compte. La barque dérive doucement, comme si le vieux passeur s’en était remis à la mer, ou à la lune, ou à tout autre force que Malaka ne connait pas mais qui régit l’ordre des choses. Le monde doit prendre une décision et ils ne peuvent ni le presser ni l’influencer…

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« Moi Malaka, fils de l’énigme, je ne peux pas raconter une enfance entière : ces longs jours de silence où Salina n’est qu’un corps blotti contre celui de Mamambala. Puis ses progrès, ses hésitations, ses tentatives… Ces jours où elle s’élance, babille, marche, puis parle. (…) Je ne peux pas raconter toutes ces années et pourtant il faudrait, car c’est là qu’elle rencontre Kano, fils de Sissoko Djimba. Il est pour elle un petit garçon avec lequel elle joue, avec lequel elle découvre le monde. Kano qu’elle aime. D’emblée. D’aussi loin qu’elle puisse se souvenir, parce qu’il est à la fois l’autre et elle-même. Avec lui, courses, jeux, premières peurs et serments de toujours. Avec lui, les mille choses qui ne sont rien, les mille gestes anodins et heureux de l’amour enfantin et la certitude que la vie est là, sûre, pleine et lumineuse. Je ne peux pas raconter le détail de chaque jour, la confiance qui croît entre la femme et la petite fille, mais je sais cela : il n’y a qu’une chose que Mamambala n’a pas dite, c’est que grandir était une exil. »… »

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Des blessures profondes, des êtres entiers, le poids des traditions, la colère… Dans un monde rude et âpre, un chant d’amour traverse le désert des cœurs. Il n’est entendu – de manières différentes – que par trois femmes, successivement, et par un fils… Une histoire très forte de l’ombre et de la lumière en pays d’Afrique, un récit aux  mots choisis qui nous envoutent. L’évocation est puissante, elle oscille entre les extrêmes, le chant est pénétrant, encore un très beau livre de cet auteur.

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Extraits de : « Salina-les trois exils »  2018  Laurent Gaudé.

Illustrations : 1/« Rochers »  Odilon Redon   1840-1916  2/« Coucher de soleil »  Alfred East   1844-1913.

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Tisser des fils d’amour…

BVJ – Plumes d’Anges.