Archive pour la catégorie ‘plumes à rêver’

Destinée…

vendredi 13 octobre 2017

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« … « Tu vois le torrent ? dit-il. Mettons que l’eau, c’est le temps qui coule : si l’endroit où nous sommes, c’est le présent, tu dirais qu’il est où l’avenir ? »

Je réfléchis. Cette question là me paraissait déjà plus facile. Je répondis ce qui me paraissait le plus évident : « L’avenir est du côté où l’eau descend, en contrebas.

– Faux, déclara mon père, et heureusement ! »…

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… Je commençais alors à comprendre que tout, pour un poisson d’eau douce, vient de l’amont : insectes, branches, feuilles, n’importe quoi. C’est ce qui le pousse à regarder vers le haut : il attend de voir ce qui doit arriver. Si l’endroit où tu te baignes dans un fleuve correspond au présent, pensais-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas et va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir en amont. Voilà ce que j’aurais du répondre à mon père. Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au dessus de nos têtes…

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Le glacier, dit-il à Bruno et moi, c’est le souvenir des hivers anciens que la montagne garde pour nous. Passée une certaine hauteur, elle en conserve le souvenir, et si on veut retrouver un hiver lointain, c’est là-haut qu’il faut aller le chercher.

« On appelle ça l’altitude des neiges éternelles, expliqua-t-il : c’est la hauteur à laquelle il ne fait pas assez chaud l’été pour faire fondre toute la neige qui est tombée l’hiver. Une partie résiste jusqu’à l’automne et finit ensevelie sous la couche de neige de l’hiver suivant. À ce stade, elle ne craint plus rien. Petit à petit, elle se transforme en glace, s’ajoute aux autres couches du glacier qui s’entassent, exactement comme les anneaux des arbres, et il suffit de les compter pour connaître son âge. Mais un glacier ne reste jamais au sommet de la montagne. Il bouge. Toute sa vie il ne fait que glisser.

– Pourquoi ? demandai-je.

-Pourquoi, d’après toi ?

– Parce qu’il est lourd, dit Bruno.

– Parfaitement, dit mon père. Le glacier est lourd, et la roche sur laquelle il est posé, très lisse. Du coup, il descend. Lentement, mais sûrement. Il glisse jusqu’à ce qu’il ne supporte plus la chaleur. C’est l’altitude de la fusion. Vous la voyez, là-bas ? »…

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Je restais à l’écouter. Je sentais qu’il avait longuement réfléchi, et qu’il avait trouvé les réponses qu’il cherchait. Il dit : « Il faut faire ce que la vie t’a appris à faire. Si t’es très jeune, à la rigueur, tu peux peut-être encore changer de route. Mais à un moment donné, il faut s’arrêter et se dire : bon, ça je suis capable de le faire, ça pas. Et je me suis demandé : de quoi je suis capable, moi ? Moi, je sais vivre en montagne. Qu’on me mette là-haut tout seul, et tu verras que je m’en sors. C’est pas rien quand même, non ? Et bien il m’a fallu attendre quarante ans avant de comprendre que ça n’était pas donné à tout le monde. »… »

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Extraits du très beau livre : « Les huit montagnes » 2017 Paolo Cognetti.

Illustrations : 1/« Randonneur près d’un torrent »  Andreas Achenbach  1815-1910  2/« Glacier du Grindelwald »  Thomas Fearley  1802-1842.

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Éclairer nos plus beaux dons…

BVJ – Plumes d’Anges.

Écrire…

mardi 10 octobre 2017

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« … On dit de la peine qu’elle est une chance, un miracle, une tempête bienvenue dans notre vie. On dit qu’il n’y a point de pensée sans souffrance. On dit aussi, c’est l’accent d’une autre voix, que la plus forte pensée est l’ignorance, le balbutiement. Ignorance absolue de ce qui va advenir sur la page, ignorance de tous les signes noirs ou bleus, ignorance de ce que sera demain dans notre vie : une épopée, un désastre ? Nous n’avons que très peu de mots nous permettant d’énoncer notre vie sans histoire. Des mots de tous les jours récoltés dans la rumeur des rues, sous la poussière des voyages ou dans la chambre du silence. L’écriture serait un papillon, un oiseau dont le vol ne cèderait rien au commentaire, au chahut de la conversation. Plus simplement, l’écriture serait une énigme dont le souffle épouserait la marche. On écrirait presque par magie, à force d’avoir heurté les murs. Après tout cela, l’écriture serait une flèche décochée par l’archet invisible…

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Ce matin, je regarde se lever le monde. Une lumière pâle monte de la terre, de gouffres invisibles, décoiffant les fleurs, les rocs, les herbes et jusqu’aux souvenirs qui battent tambour dans la mémoire…

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La beauté du monde, car il y a une beauté du réel, en particulier de la nature — la beauté du monde nous lance un appel et nous partons alors vers des endroits secrets, déshérités où les grands arbres d’or nous émeuvent, où les oiseaux volent sans inquiétude, où les herbes et les fleurs n’ont jamais vu l’ombre d’un rapt, où les pierres innombrables roulent sous nos pas ou font silence dans le lit des rivières aux eaux si transparentes. Ils ne sont rien, ces endroits là. Ils ne sont évoqués nulle part. Depuis des lustres, ils existent sans références et, sans doute, est-ce pour cela que nous les aimons, que nous aimons nous perdre en leur sein, dans une solitude infinie où le savoir serait un moyen-âge…

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Là, au bord de l’Océan, contre ce monde. Contre ce gris que fait soudainement éclater le rire d’un enfant.

C’est la vie qui commence, se dit l’enfant. Il faut bien un commencement à toute chose, une sorte de ligne de départ, un rivage, une berge d’où se jeter à l’eau. Mais ce commencement n’a-t-il pas déjà le goût de la fin ? Comme l’automne sur la terre, dans ces jours qui s’accumulent en fin d’année, semblables aux dernières lumières de l’été, aux volets que l’on ouvre dans le soir pour, à nouveau, accueillir la chaleur puis la fraîcheur neuve d’un crépuscule. La rouille est sur le seuil mais l’enfant, d’un geste, d’un simple mouvement, efface l’ombre que projette toute naissance, efface les peintures ternies, les troublants malentendus. C’est normal, l’enfant est à sa vie et ne connaît pas d’autre puissance que celle-ci : vivre, s’appuyer comme aucun sur l’instant. Cela est sans doute la plus belle leçon de l’enfance, une leçon qui ne s’enseigne pas. Nous l’emportons avec nous tout au long de notre vie ou bien nous l’avons oubliée quelque part et pour toujours. Mais pourquoi, grandissant, avons-nous assassiné tant d’insouciance ?…

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Oui, on voudrait que les mots rendent gorge, que la vie soit au sommet, la simple vie. Qu’il n’y ait plus ni douleur, ni souffrance. Qu’il n’y ait plus dans notre nuit qu’un immense éclat de rire, infini, vertigineux, plus beau que toute ivresse, plus fou que la folie, que la démence. Mais où est l’azur comblé de paix ?… »

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Extraits de : « La vie nue »  1997  Joël Vernet.

Illustrations : 1/« Le miel du Mont Hymette »  2/« Le Berceau »   Sarah Paxton Ball Dodson  1847-1906.

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Se laisser habiter par le souffle créateur…

BVJ – Plumes d’Anges.

Entre les lignes…

vendredi 6 octobre 2017

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« … La vie ainsi se gagne et se regagne et il en faut du cœur pour souffler et attiser des braises minuscules, afin de relancer au ciel les mille scintillements d’une joie crépitante…

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Oui, une vie ça ne pèse vraiment pas lourd quand on veut la mettre en mots, mais si tu tombes sur un regard compatissant, c’est comme un glacier qui n’en finit pas de fondre. Et alors là, toute ton existence te file entre les mains. C’est aussi précieux qu’une éponge qui boit tes litres de tristesse. Parce que la vraie délicatesse est toute d’intuitions. Il lui suffit de lire entre les lignes et le Ciel au fond n’appartient qu’à ceux qui savent lire entre les lignes…

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Alors oui, il me plaît de croire que tous mes trajets sur cette terre dessinent une formidable figure dont la lecture totale me sera révélée, un jour que j’espère lointain, où ma vie s’éteindra.

Ce sera ma géographie à moi. On en a tous une. Et même le plus sédentaire d’entre nous, dans son propre voyage autour de sa chambre, et de sa chambre au bureau, et de son bureau au cimetière, dessine sans le savoir son chef d’œuvre bien à lui…

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Je ne sais pas comment il faut les nommer ces êtres rares qui ont le don d’extraire le meilleur de nous-même. Des veilleurs, des voyants, des anges exilés, des bienveillants ? En tous cas, ils font partie de ceux qui semblent s’oublier pour, de toutes leur force, nous permettre de nous extirper de nos affreuses chrysalides…

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Extraits d’un très très beau livre : « Chaque seconde est un murmure »  2016  Alain Cadéo.

Illustrations : 1/« le Bélier »   et 2/« la Vierge » Cartes 16 et 21 du « Miroir d’Uranie » gravées par Sidney Hall (1788-1831).

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Entre les lignes, lire d’autres histoires…

BVJ – Plumes d’Anges.

Instantané…

mercredi 4 octobre 2017

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« Comme tout le sel de la mer peut se goûter du bout d’un doigt

Ainsi toute l’éternité est le suspens d’un seul moment

L’unique battement de cils de la paupière originelle

Est à l’instant de tressaillir sur un œil qui ne le sait pas

 

Ce battement s’est répété des trillions de trillions de fois

Pourtant au bout du plus long cil l’étoile inexistante encore

Attend de poindre à la prunelle où elle est fixe pour jamais

Au crépuscule transparent d’un bleu d’avant le firmament

 

Ce petit jour est l’avant-goût annonçant le Commencement

D’où mille mondes sont issus et mille ères consécutives

Sans que se soit encore ouvert l’œil germinal de l’Univers

Que tout vivant au fond de soi couve jusqu’à la fin des mondes

 

Déployé une fois pour toutes et réduit à ce point d’or blanc

Dont l’image en miroir là-haut est l’immuable étoile absente

Ce même oiseau qui fait la roue sur l’arc entier de l’horizon

Est l’œuf dont vient de commencer l’interminable couvaison »

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« Instant »  poème extrait de : « Le Grand Œuvre »   Pierre Emmanuel  1916-1984.

Photos BVJ – Plage de l’Almanarre, un autre jour…

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Tout existe déjà…

BVJ – Plumes d’Anges.

Exil des cœurs…

jeudi 28 septembre 2017

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« … Je voudrais passer ma vie à récolter des histoires. De belles histoires. Dans un sac, je les mettrais et je les emporterais avec moi. Et puis au moment propice les offrir à une oreille attentive pour voir la magie naître dans le regard. Je voudrais semer des histoires dans les oreilles de tous les êtres. Je veux que ça fleurisse, qu’il en sorte des odeurs embaumantes à la place de toutes les fleurs manquantes, absentes, de toutes les Golé Maryam* qui auraient dû être offertes et qui n’ont pu l’être…

* (Golé Maryam : nom d’une fleur en Iran)

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Ses yeux brillent quand il sourit et même quand il ne sourit pas. Il a le regard des illuminés. Abbâs, c’est une étoile filante ; il n’aura pas une longue vie parce que son cœur, un jour, ne pourra plus contenir tout cet amour à donner. Un jour, son cœur explosera et j’espère que le monde sera éclaboussé de son amour.

Moi je le regarde et je lis tout ça dans ses grands yeux noirs intenses de vie…

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Il était une fois

Un père, une mère, une fille

Le père avait la forme d’une ombre se faufilant sur les murs

La mère, le visage caché, portait une longue robe balayant la terre

La fille, silhouette légère, avait les pieds suspendus dans l’air

Et tous les trois gardaient un secret dans le creux de la main

Sur leur paume, un mot était gravé : EXIL

 

La fille n’avait plus de jouets

On raconte qu’elle les avait échangés contre les lettres de l’alphabet

La mère n’avait plus de sourire

On raconte qu’elle l’avait échangé contre une poignée de souvenirs

Le père n’avait plus de jeunesse

On raconte qu’il l’avait échangée contre quelques pièces de monnaie

Et tous les trois peu à peu devenaient des étrangers

 

La terre se dérobait sans cesse sous les pieds de la fille

La mémoire s’échappait sans cesse de la tête de la mère

Les pièces manquaient toujours dans les mains du père

Et tous les trois peu à peu perdaient le goût de la vie

 

Alors, la fille détourna ses yeux de la terre pour apprendre à voler

La mère chassa la mémoire pour apprendre à oublier

Le père ne compta plus ses sous pour apprendre à rêver

Et tous les trois se mirent à rire

 

Leur rire résonnait si loin

Qu’il pénétra jusque dans les oreilles de leur famille

Leur rire résonnait si fort

Qu’il fit trembler leur terre délaissée

Leur rire résonnait si haut

Qu’il réveilla leur mémoire engourdie

Mais tous les trois, à force de rire, avaient les larmes aux yeux à présent… »

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Extraits du très beau livre : « Marx et la poupée »  2017  Maryam Madjidi.

Illustrations : 1/ « Pensive »  John Everett Millais  1829-1896   2/« Le vent »  Félix Vallotton  1865-1925.

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Compatir à la souffrance des exilés…

BVJ – Plumes d’Anges.

Magiques forêts…

lundi 25 septembre 2017

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« … La forêt est la forme de végétation présentant la plus grande surface foliaire. Chaque mètre carré de forêt correspond à 27 mètres carrés de feuilles et d’aiguilles de houppier. Une partie des précipitations se dépose sur le feuillage et s’évapore presque aussitôt. S’y ajoutent en été jusqu’à 2500 mètres cubes d’eau par kilomètre carré que les arbres absorbent et rejettent dans l’atmosphère par transpiration. La vapeur d’eau qui en résulte forme de nouveaux nuages qui se déplacent vers le centre des continents et se dissolvent de nouveau en pluie. Le mécanisme se répète à l’infini, de sorte que même les régions les plus éloignées de la mer sont arrosées. Ce système de pompage et de redistribution est d’une efficacité telle qu’en de nombreuses grandes régions du globe, dont le bassin de l’Amazone, le volume des précipitations est quasi identique sur les côtes et à des milliers de kilomètres de la mer. À une condition : qu’il y ait de la forêt, depuis le bord de la mer jusqu’au point le plus reculé du continent. Si jamais le premier maillon fait défaut, s’il n’y a pas de forêt en bord de mer, le système s’effondre. Nous devons la découverte de cette condition décisive à une équipe de scientifiques animée par Anastassia Makarieva, en Russie…

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… L’atmosphère de la forêt est synonyme d’air pur et sain. Quoi de mieux que la forêt pour s’aérer les poumons, courir ou faire du sport après une semaine en ville ? Cette bonne réputation n’est pas usurpée. L’air est effectivement beaucoup plus pur sous les arbres, car ils sont d’excellents filtres. Les feuilles et les aiguilles qui baignent en permanence dans les flux d’air captent nombre de particules qui y sont en suspension. Le volume qu’elles interceptent peut s’élever à 7000 tonnes par an au kilomètre carré. Cela s’explique par l’immense surface foliaire que représentent les houppiers…

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… La futaie jardinée* est à l’exploitation forestière ce que la culture biologique est à la production de denrées alimentaires. Cette méthode de gestion durable de la forêt mêle étroitement des arbres de tailles et d’âges différents, si bien que les enfants-arbres grandissent sous leur mère. Seuls quelques gros troncs sont abattus ici et là, en veillant à ne pas endommager le reste du peuplement, puis débardés en douceur, par des chevaux. Et afin que même les vieux arbres aient toutes leurs chances, 5% à 10% de la forêt sont placés sous protection. Le bois provenant de ces exploitations respectueuses des arbres peut être employé sans hésitations. Malheureusement, 95% des forêts exploitées de l’Europe tempérée sont encore des cultures monospécifiques qui utilisent de lourds engins de chantier. Il n’est pas rare que des non-professionnels perçoivent mieux que les forestiers la nécessité de changer de pratiques culturales. Ils interviennent de plus en plus souvent dans la gestion des forêts publiques et parviennent à imposer aux autorités décisionnaires des critères environnementaux très exigeants au niveau local. Dans le cas de la Suisse, c’est un pays tout entier qui se soucie du bien-être des végétaux. La constitution fédérale édicte des dispositions concernant l’obligation de traiter les animaux, les plantes et tout organisme vivant dans le respect « de la dignité de la créature ». Couper ds fleurs sur le bord ds routes sans nécessité est répréhensible. Hors de Suisse, cette vision éthique a certes suscité quelques hochements de tête dubitatifs mais, pour ma part, j’approuve sans réserve cette brèche ouverte dans la frontière idéologique entre animaux et végétaux. Quand les capacités cognitives des végétaux seront connues, quand leur vie sensorielle et leurs besoins seront reconnus, notre façon de considérer les plantes évoluera… ».

*En sylviculture, les termes « jardinage » et « jardiner » désignent un mode d’exploitation de la forêt. La futaie jardinée est une pratique ancienne fondée sur des coupes légères et fréquentes. Respectueuse des processus naturels, elle assure la stabilité et la permanence de la forêt.

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Extraits de : « La vie secrète des arbres »  2017  Peter Wohlleben.

Illustrations : 1/« La solitude des bois »  2/« Ruisseau et forêt »  Eduard Leonhardi  1828-1905.

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Vibrer au son de la nature…

BVJ – Plumes d’Anges.

Je veux croire…

jeudi 21 septembre 2017

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« … Je veux croire qu’il y en a, des vies comme ça, des vies de nuit qui portent leur lumière et leur mémoire et qui s’avancent pourtant comme de pauvres bateaux avec leur maigre lanterne dans la tempête du chaos et des souvenirs, mais qui par leur espérance allument des soleils magnifiques. C’est ce que je veux. En dépit de tout. Allumer des soleils. C’est ce qui m’a toujours portée…

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Dieu se réveillera-t-il un jour de sa sieste ou le rêve du monde se poursuivra-t-il aussi longtemps que son sommeil ? Je suis une pivoine, je suis entrée dans le rêve, il y a des années, dans le rêve de mon nom, une pivoine aux pétales défaits qui a cherché Yasuki toute sa vie, cherché la vérité. Car la poésie est liée à la vérité. Elle est parfaitement réelle. Elle est ce point de pureté du réel qui, lorsqu’on le perçoit, fait de nous des êtres humains incarnés et vivants, manifestation du divin, spiritualisant la matière. Notre tâche d’homme, je ne cesse de le répéter : déplier l’absolu en nous…

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Lorsque nous mourrons, toute notre énergie positive participe de l’avancée du projet cosmique. Et l’énergie négative retourne à la masse de ce qui doit être transformé, à l’inconscient de l’Univers, pour être de nouveau représentée, distillée et modifiée dans le creuset alchimique qu’est l’homme. Jusqu’à ce que, entièrement transformée, l’énergie puisse muter et ouvrir à un autre champ de conscience. Nous sommes l’athanor, le creuset dans lequel se distille la conscience. Notre responsabilité dans l’Univers est une responsabilité d’alchimiste. C’est cela qu’il fut transformer : l’émotion en caractère

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… Yasuki me dit qu’il y a deux hémisphères sur la terre pour que les êtres humains ne dorment pas tous en même temps ; sans quoi il n’y aurait pas assez de rêves pour faire exister le monde. Et aussi qu’il y a deux hémisphères dans le cerveau… »

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Extraits de : « La vie spirituelle » 2017  Laurence Nobécourt.

Illustrations : 1/« Printemps à Atagoyama »  2/« Pluie de printemps »  Hasui Kawase  1883-1957.

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Illuminer les nuits intérieures…

BVJ – Plumes d’Anges.

Mémoire du cœur…

lundi 18 septembre 2017

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« … Les éléphants, sans aucun doute, comprennent la mort. Ils ne s’y préparent peut-être pas comme nous ; ils n’imaginent peut-être pas des vies compliquées dans l’au-delà, à la façon de nos doctrines religieuses. Pour eux, la tristesse est plus simple, plus propre. Elle porte entièrement sur la perte.

Les éléphants n’accordent pas un intérêt particulier aux os des autres animaux morts, seulement à ceux de leurs congénères. Même s’ils tombent sur le corps d’un éléphant mort depuis longtemps, ses restes dévorés par les hyènes, son squelette éparpillé, ils se rassemblent et la tension est perceptible. Ils s’approchent de la carcasse en groupe et caressent les ossements avec ce qu’on ne peut décrire que comme du respect. Ils caressent l’éléphant mort, en le touchant sur tout le corps avec leur trompe et leurs pattes arrière. Puis ils sentent. Il arrive qu’ils prennent une défense ou un os et l’emportent pendant un moment. Ils mettent sous leurs pieds des fragments d’ivoire, même minuscules, et les font doucement rouler. (…)

J’ai vu passer une fois un troupeau d’éléphants dans la réserve du Botswana, et Bontle, leur matriarche, tomber. S’apercevant qu’elle allait mal, ils tentèrent d’abord de la relever avec leurs trompes et de l’aider à se tenir debout. Comme ça ne marchait pas, quelques-uns des jeunes mâles montèrent Bontle, cherchant à la ranimer. Kgosi, son petit, alors âgé de quatre ans, lui mit sa trompe dans la bouche, comme le font les éléphanteaux pour saluer leur mère. Le troupeau grondait et le petit émettait des sons qui semblaient être des pleurs. Puis tous firent silence. Je compris à cet instant qu’elle venait de mourir.

Quelques éléphants partirent à la lisière de la forêt où ils ramassèrent des feuilles et des branches qu’ils rapportèrent pour recouvrir Bontle. D’autres jetèrent de la terre sur son corps. Le troupeau se tint solennellement près du corps de Bontle pendant deux jours et demi, les éléphants ne s’éloignant que pour aller chercher de l’eau ou de la nourriture en revenant aussitôt. Même des années plus tard, alors que ses os avaient blanchi et étaient dispersés, et que son crâne massif restait coincé dans une courbe asséchée du fleuve, le troupeau s’arrêtait quand il passait et les éléphants restaient immobiles pendant deux minutes au-dessus des restes… »

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Extrait de : « La tristesse des éléphants »  2017  Jodi Picoult.

(Un roman émouvant, une intrigue au dénouement inattendu et parallèlement,

une belle recherche sur la vie des éléphants…)

Illustrations : 1/« Éléphant d’Afrique »  Aloys Zötl 1803-1887  2/« Le jardin des délices » – détail du panneau central – Jérome Bosch  1450-1516.

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Penser paisiblement à ceux dont nous sommes issu(e)s…

BVJ – Plumes d’Anges.

Reprendre vie…

mardi 12 septembre 2017

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« C’est dans les endroits

les plus nus

que la semence nouvelle,

porteuse de foi,

vient s’enraciner

le plus profondément…

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… L’homme traita mon oncle d' »idiot du village ». Mais ce démarcheur ne connaissait pas mon oncle. Il ne savait pas qu’il avait vu sa vie réduite en cendres et qu’il demeurait pourtant gentil avec les enfants et attentif avec les animaux, tout en continuant à croire que la terre était un être vivant, doté de ses propres espoirs, de ses propres besoins et de ses propres rêves…

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Je sais que dans chaque terrain en friche, une nouvelle vie attend de renaître. Plus encore, que la vie nouvelle viendra, qu’on le veuille ou non. On peut à chaque fois tenter de la déraciner, à chaque fois elle émettra de nouvelles racines et fera de nouveau souche. Le vent apportera de nouvelles semences qui continueront à arriver et avec elles les opportunités de changer, raccommoder, récupérer son cœur et, enfin, enfin, de choisir à nouveau de vivre. Oui, j’en suis certaine.

Qu’est-ce qui ne peut mourir ? C’est cette force de foi que nous portons en nous et qui nous dépasse, qui appelle les nouvelles semences vers les lieux nus, endommagés et arides pour que nous germions à nouveau…

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… Une prière

Refuse de tomber.

Et si tu ne peux refuser de tomber,

Refuse de rester à terre.

Si tu ne peux refuser de rester à terre,

Élève ton cœur vers le ciel

Et tel un mendiant affamé,

Demande à ce qu’il soit rempli

Et rempli il sera.

On peut te faire toucher le sol.

On peut t’empêcher de te relever.

Mais personne ne peut t’empêcher

d’élever ton cœur

vers le ciel, personne sauf toi-même.

C’est au plus noir du malheur

Que tout s’éclaire.

Dire que de là rien de bon

N’est issu

Est faire la sourde oreille. »

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Extraits de : « Le jardinier de l’Éden »  1998  Clarissa Pinkola Estés.

Illustrations : 1/« Jour de brouillard » William Trost Richards  1833-1905  2/« Pins dans les marais Pontins » Henryk Cieszkowski  1835-1895.

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Renaître à la vie…

BVJ – Plumes d’Anges.

Vraies richesses…

vendredi 8 septembre 2017

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« … Le mariage eut lieu quelques semaines plus tard. Don Salvatore bénit leur union. Puis Elia convia tous les invités au trabucco pour un grand festin. Michele, le fils de Raffaele, avait dressé une longue table au milieu des filets et des poulies. Toute la famille était là. La fête était simple et joyeuse. Les victuailles en abondance. À la fin du repas, Donato se leva, calme et souriant, demanda le silence et se mit à parler :

« Mon frère, dit-il, tu t’es marié aujourd’hui. Je te regarde, là, dans ton costume. Tu te penches sur le cou de ta femme pour lui murmurer quelque chose. Je te regarde lever ton verre à la santé des invités et je te trouve beau. Tu as la beauté simple de la joie. Je voudrais demander à la vie de vous laisser tels que vous êtes là, intacts, jeunes, pleins de désirs et de forces. Que vous traversiez les ans sans bouger. Que la vie n’ait pour vous aucune des grimaces qu’elle connaît. Je vous regarde aujourd’hui. Je vous contemple avec soif. Et lorsque les temps se feront durs, lorsque je pleurerai sur mon sort, lorsque j’insulterai la vie qui est une chienne, je me souviendrai de ces instants, de vos visages illuminés par la joie et je me dirai : N’insulte pas la vie, ne maudis pas le sort, souviens-toi d’Elia et de Maria qui furent heureux, un jour au moins, dans leur vie, et ce jour tu étais à leurs côtés. »…

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… « Les générations se succèdent, don Salvatore. Et quel sens cela a-t-il au bout du compte ? Est-ce qu’à la fin, nous arrivons à quelque chose ? Regardez ma famille. Les Scorta. Chacun s’est battu à sa manière. Et chacun, à sa manière, a réussi à se surpasser. Pour arriver à quoi ? À moi ? Suis-je vraiment meilleur que ne le furent mes oncles ? Non. Alors à quoi ont servi leurs efforts ? À rien. Don Salvatore. À rien. C’est à pleurer de se dire cela.

– Oui, répondit don Salvatore, les générations se succèdent. Il faut juste faire de son mieux, puis passer le relais et laisser sa place. »

 Elia marqua un temps de silence. Il aimait, chez le curé, cette façon de ne pas tenter de simplifier les problèmes ou de leur donner un aspect positif. Beaucoup de gens d’Église ont ce défaut. Ils vendent à leurs ouailles le paradis, ce qui les pousse à des discours niais de réconfort bon marché. Don Salvatore, non. À croire que sa foi ne lui était d’aucun réconfort.

 » Je me demandais justement, reprit le curé, avant que tu n’arrives, Elia, qu’est devenu ce village. C’est le même problème. À une autre échelle. Dis-moi, qu’est devenu Montepuccio ?

– Un sac d’argent sur un tas de cailloux, dit amèrement Elia.

– Oui. L’argent les a rendu fous. Le désir d’en avoir. La peur d’en manquer. L’argent est leur seule obsession.

– Peut-être, ajouta Elia, mais il faut reconnaître que les Montepucciens ne crèvent plus de faim. Les enfants n’ont plus la malaria et toutes les maisons ont l’eau courante.

– Oui, dit don Salvatore. Nous nous sommes enrichis, mais qui mesurera un jour l’appauvrissement qui est allé de pair avec cette évolution ? La vie du village est pauvre. Ces crétins ne s’en sont même pas aperçus… »

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Extraits de : « Le soleil des Scorta »  2004  Laurent Gaudé.

Illustrations : 1/« Paysage italien »  Henryk Siemiradzki  1843-1902  2/« Coquillage »  Odilon Redon 1840-1916.

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Choisir avec le coeur…

BVJ – Plumes d’Anges.