Archive pour mai 2026

Bienfaisance…

dimanche 10 mai 2026

.

.

« … – « Tu ne dois pas penser à tout ça, Dodie, me répète toujours mon père. Tout a sa place dans l’ordre du monde, un système parfait. Nous qui mangeons ces poissons, nous nous inscrivons aussi dans cet ordre naturel. Tu ne peux pas faire du moindre petit poisson une créature à sauver. »…

.

… Nous sommes presque à la fin du foin de l’été. Pour tout, désormais, il y a un avant et un après. L’avant s’apparente à un rêve, le maintenant et l’après exigent quelque chose que nous ne possédons pas encore.

Mais le travail requiert notre présence.

« C’est bien, Beston, lui ai-je dit. On va tout préparer pour ce soir, pour quand on rentrera les vaches. Distribue à chacune une ration de foin. Et brasse-le bien dans les mangeoires. »…

.

... Autrefois, je croyais au bonheur. Je n’avais pas compris que nous ne parvenons jamais totalement jusqu’à cet univers-là. Nous le visitons lors de moments miraculeux, puis nous voyageons dans d’autres univers et, si nous avons un tant soit peu de sagesse, nous refusons l’amertume ou le regret quand le bonheur s’en va. Cette sagesse-là, j’ai mis du temps à l’acquérir. J’avais imaginé des vies de bonheur pour mes enfants, des vies dépourvues de toute appréhension de chagrin. Les leur avais-je promises ? J’espère que non. Petits, ils ont connu le bonheur, le vrai bonheur. La joie au quotidien. Ont-ils mal compris, pensant que cette joie les accompagnerait toute leur vie ? Voici ce que j’ai envie de dire à Dodie et à Beston : Je suis désolée si je vous ai fait croire en la pérennité de la grâce que nous avions créée ici pour vous. Elle ne dure pas.

Mais ce n’est pas vraiment ce que j’ai besoin de dire à mes enfants.

Mon père m’avait confié que nous accumulons les regrets à mesure que nous vieillissons. C’est vrai. Les regrets ne cessent de s’accumuler. Puis Dodie se tourne vers moi dans la cuisine, sortant de ses propres chagrins, et, accrochant mon regard au sien, elle me dit : « Viens, Maman, allons placer les caissettes de semis au soleil. » Les hirondelles s’envolent et planent dans la clarté des champs…

.

… Cette nuit de printemps était fraîche et humide.

« Écoute, a murmuré Tup, écoute toute cette vie. »

Les perdrix tambourinaient à l’orée des bois, tandis que le chœur des rainettes crucifères s’élevait de l’étang et du ruisseau en débordement.

« Couchés dans ce lit, nous avons écouté pendant près de trente-deux ans le printemps naissant sur cette terre », a dit mon mari, dans le noir.

Les vaches dormaient avec leurs veaux dans le sécurité de l’étable. La nuit offrait toutes ses promesses. Tup et moi nous sommes rapprochés, éprouvant notre chaleur, notre poids, notre dévouement. Nous nous sommes totalement abandonnés au sommeil. Il n’y a jamais de retour en arrière. Ce que nous disons et ce que nous faisons demeure, toujours. Le prix à payer pour l’amour et l’attachement est la perte, et elle nous accompagne chaque jour. Mais ici aussi, chaque jour s’offrent les grandes délivrances qu’ils procurent… »

.

.

Doris et Tup, étudiants vivent un véritable coup de foudre. Ils se marient en 1933 mais peu de temps après, le père de Tup Senter décède et ses frères refusent de continuer à payer ses études. Il retourne à la ferme familiale, une ferme laitière. Le couple redonne vie à ce lieu :  ils travaillent du matin au soir mais sont satisfaits de leur nouvelle existence. Doris met au monde trois enfants, leur bonheur est parfait, les années passent joyeusement… jusqu’au jour où survient un drame…

Comment arriver à instaurer la paix en soi après une telle épreuve. La paix n’arrive pas en un claquement de doigts, c’est un véritable travail intérieur,  une lutte, une longue et douloureuse période, des doutes, des regrets, une traversée de désert…

La perte d’un enfant est à mes yeux, l’épreuve ultime d’une vie de parents. Certains, avec des hauts et des bas, arrivent à traverser ce drame épouvantable, fragilisés et fragiles à jamais mais dans une dignité totale.

Cette histoire est magnifique, sombre et lumineuse à la fois, elle se décline en quatre parties – avant, pendant, après, ici – sur une période d’une vingtaine d’années. Trois voix racontent, trois visions des évènements. Les personnages, les lieux, les paysages sont admirablement décrits, des éléments nouveaux sont instillés au fil du récit et surprennent le lecteur. 

Que faire de la souffrance, de la solitude, de l’incompréhension ?

Seuls l’amour, la douceur, la beauté et la bienveillance peuvent nous guider.

.

Extraits de : « Plus grands que le monde »  2020 Meredith Hall.

Illustrations : 1/ « Enchantés »  Winslow Homer  1836-1910  2/ « Jardin de la ferme »  Olga Wisinger-Florian  1844-1926  3/ « Pissenlits »  Ludwik Stasiak  1858-1924.

…..

Aimer, aimer, aimer…

BVJ – Plumes d’Anges.

Envolements de notes…

dimanche 3 mai 2026

.

.

« … – Il est… très sensible.

– À ce point là ?

– Davantage encore.

Léopold n’a nullement l’intention de décrire à ce poivrot à quel point son fils est un trésor de sensibilité, rien de maladif, non, plutôt une réceptivité aiguë au monde, à ses moindres nuances, à ses accords les plus diffus. La beauté, chez Wolfgang, ne relève pas d’une préférence, mais d’une nécessité : tout ce qui l’écorche, particulièrement ce qui malmène son ouïe, peut l’anéantir…

.

… Il chantonne le morceau en lisant les portées.

– Comment t’y es-tu pris ?

– J’ai cherché les notes qui s’aiment…

.

– Il a sept ans, de l’esprit, de la flamme, des inventions ravissantes et des doigts aériens. J’ai observé ses mains sur le clavier, si menues qu’elles couvrent à peine l’octave, et pourtant elles dansaient, elles épousaient les harmonies, elles répondaient à l’appel invisible de la musique. Il joue comme s’il était traversé par un courant d’air divin. Au clavecin ou au violon, il cède à l’inspiration avec grâce et sans confusion. Une sorte de miracle…

.

Un chœur s’élève, lointain, presque irréel. Des voix humaines, si désincarnées qu’on les croirait venues d’un autre monde, enlacent les fresques de Michel-Ange. Chaque note se suspend dans la nef comme une goutte d’or. La beauté s’impose, sidérante, prégnante.

– Oh! papa…, souffle Wolfgang. Qu’est-ce que c’est ?

– Le Miserere d’Allegri, répond Léopold en baissant le ton d’instinct. On ne l’entend qu’ici. Une œuvre secrète. Un trésor musical que le Vatican garde jalousement. On n’a pas le droit d’en noter une seule mesure. Toute tentative de copie te rend passible d’excommunication.

Les paupières closes, la tête penchée, Wolfgang est entièrement tourné vers les sons. Il écoute avec une concentration si aiguë qu’il semble happé au cœur même de la musique.

– Il y a neuf voix, s’exclame-t-il.

Léopold sursaute.

– Neuf voix ? Tu en es sûr ?

– Certain. Cinq dans un chœur, quatre dans l’autre. Et des ornementations qui ne se pratiquent point chez nous. (…)

Les phrases du Miserere flottent encore dans leur esprit quand père et fils s’acheminent vers la sortie. Sans échanger une parole, ils arrivent à une trattoria de quartier, simple, accueillante, dont la courette abrite des tables en bois disposées à l’ombre d’un figuier.

Ils s’assoient côte à côte, entourés de cris d’enfants, (…). Ils se régalent de pâtes, puis une fois rassasié, Wolfgang extrait de sa sacoche des papiers et un crayon de plomb. (…)

– Quel enfant sage, votre garçon ! remarque-t-il en s’éloignant. Voilà une heure qu’il dessine sans bouger. Si le mien en faisait autant…

Wolfgang pousse un soupir satisfait et pose son crayon.

– Fini !

– Qu’as-tu donc composé Wolfi ?

L’enfant lui remet la feuille. Léopold s’attelle au déchiffrage, et, soudain, son cœur bat la chamade : il reconnaît les premières mesures du Miserere… »

.

.

 Eric-Emmanuel Schmitt adore Wolfgang Amadeus Mozart, on le voit bien et dans ce dernier roman, il nous livre un chant d’amour entre un père et un fils : Léopold Mozart, compositeur, professeur de violon et fin pédagogue, a deux talentueux enfants musiciens. Il sent très vite l’oreille exceptionnelle de Wolfgang et son incroyable génie. « Wolfi » n’a pas une enfance comme les autres petits garçons, la musique court dans ses veines et fait battre son cœur, sa créativité bouillonne. Léopold a compris comment fonctionnait le monde, il dirige et inspire une voie, sait œuvrer en conséquence et désire plus que tout une reconnaissance de la valeur de son fils. Ils voyagent dans toute l’Europe, font de nombreuses rencontres. Wolfgang est un être de liberté, son père est discipliné, leur relation jadis si fusionnelle, s’étiole lorsque « l’élève dépasse le maître » et se libère du rôle de fils. Le père souffre, la blessure est immense, il ne peut que se mettre en retrait, s’éclipser, s’effacer. Vous connaissez la suite…

Ce livre a  une valeur historique quant à certains aspects de la vie de Mozart, mais il nous offre surtout une vraie réflexion philosophique sur les liens unissant parents et enfants, des liens à la fois heureux et douloureux. Les enfants ne nous appartiennent pas, il nous faut juste les aimer et leur donner des ailes pour qu’ils accomplissent leur destinée. Le texte est joliment construit avec des allers-retours entre l’enfance et l’age adulte. L’écriture est  vivante, merveilleusement musicale, l’émotion est grande ainsi que la joie ; comme toujours cet auteur nous fait un généreux cadeau, merci à lui.

.

Extraits de : « Juste après Dieu, il y a papa »  2026  Éric-Emmanuel Schmitt.

Illustrations : 1/ et  3/ «  Les cartes musiciennes » – As et dix de cœur – Éditions  J.Bermann – Vienne – 1830  2/ « Portrait d’un musicien » – détail – Le Pordenone  1484-1539.

…..

Prendre son envol, accomplir sa destinée…

BVJ – Plumes d’Anges.