Archive pour la catégorie ‘plumes à rêver’

Battements…

lundi 24 novembre 2014

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« …  –  LE PAPILLON  –

Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleur…

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– AU JARDIN  –

La Rose  : – Me trouves-tu belle ?

Le Frelon : – Il faudrait voir les dessous.

La Rose : – Entre…

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–  UNE FAMILLE D’ARBRES  –

C’est après avoir traversé une plaine brûlée de soleil que je les rencontre.

Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent les champs incultes, sur une source connue des oiseaux seuls.

De loin, ils semblent impénétrables. Dès que j’approche, leurs troncs se desserrent. Ils m’accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me rafraîchir, mais je devine qu’ils m’observent et se défient.

Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et les petits, ceux dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais s’écarter.

Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu’à la chute en poussière.

Ils se flattent de leurs longues branches, pour s’assurer qu’ils sont tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère si le vent s’essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne murmurent que d’accord…

Ces arbres m’adopteront peu à peu, et pour les mériter j’apprends ce qu’il faut savoir :

Je sais regarder les nuages qui passent.

Je sais aussi rester en place.

Et je sais presque me taire… »

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Extraits de : « Histoires naturelles »  Jules Renard 1864-1910.

Tableaux : 1/« Papillon (détail d’une nature morte) »  Carstian Luyckx XVIIème  2/« Soir »  Paul Hoecker 1854-1910.

Ne pas s’égarer, observer l’essentiel…

BJV – Plumes d’Anges.

Limpidité…

jeudi 20 novembre 2014

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« … Un lieu qui m’ouvrait la magique profondeur du Temps. Et si j’avais pensé le mot « paradis », c’était aussi, probablement, parce que je respirais mieux sous ce ciel, comme quelqu’un qui retrouve la terre natale. Quand on quitte la périphérie pour se rapprocher du centre, on se sent plus calme, plus assuré, moins inquiet de disparaître, ou de vivre en vain. Ces « ouvertures » proposées au regard intérieur apparaissaient ainsi convergentes, tels les rayons d’une sphère ; elles désignaient par intermittences, mais avec obstination, un noyau comme immobile. Se tourner vers cela, ce devait être appréhender l’immémoriale haleine divine (en dehors de toute référence à une morale ou à une religion) ; et, du même coup, rester fidèle à la poésie qui semble en être une des émanations…

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… Ce matin l’eau voile l’herbe

l’écume revient aux roseaux,

plume par le vent poussée ! …

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… Ciel. Miroir de la perfection. Sur ce miroir, tout au fond, c’est comme si je voyais une porte s’ouvrir. Il était clair, elle est encore plus claire.

Pas de clochers. Mais dans toute l’étendue, l’heure de l’éternité qui bat dans des cages de buée.

Suprême harmonie, justice de l’Illimité. On aurait dit que chacun recevait sa part, la lumière qui paraît infinie distribuée selon l’aérienne convenance… »

Extraits de : « Paysages avec figures absentes » 1970  Philippe Jaccottet.

Tableau : « Meules de foin sur les marais de Newburyport »  Martin Johnson Heade 1819-1904.

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Quand tout s’éclaire… cadeau des cieux…

BVJ – Plumes d’Anges.



Vibration d’enfant…

lundi 17 novembre 2014

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 » Lorsque l’enfant était enfant,

il marchait les bras ballants,

il voulait que le ruisseau soit rivière

et la rivière, fleuve,

que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,

il ne savait pas qu’il était enfant,

tout pour lui avait une âme

et toutes les âmes étaient une.

Lorsque l’enfant était enfant,

il n’avait d’opinion sur rien,

il n’avait pas d’habitudes,

il s’asseyait souvent en tailleur,

démarrait en courant,

avait une mèche rebelle

et ne faisait pas de mine

quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant,

les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,

et il en est toujours ainsi.


Lorsque l’enfant était enfant,

les baies tombaient dans sa main

comme seules tombent les baies

et c’est toujours ainsi,

les noix fraîches

lui irritaient la langue,

et c’est toujours ainsi,

sur chaque montagne, il avait le désir

d’une montagne encore plus haute

et dans chaque ville, le désir

d’une ville plus grande encore,

et il en est toujours ainsi,

dans l’arbre, il tendait le bras

vers les cerises,

exalté,

comme aujourd’hui encore,

était intimidé par les inconnus

et il l’est toujours,

il attendait la première neige

et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant,

il a lancé un bâton contre un arbre,

comme une lance,

et elle y vibre toujours. »

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Texte de Peter Handke

extrait du film « les Ailes du désir » de Wim Wenders 1987.

Illustrations : 1/« Regarder les bateaux »  Winslow Homer 1836-1910  2/« Fraises et noix » 1840  F.Küchlin 3/« Eucalyptus »  Guy Rose 1867-1925.

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Être soi-même, être fidèle à soi-même…

BVJ-Plumes d’Anges.


Trésors enfouis…

jeudi 13 novembre 2014

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« … Pluton est le dieu de l’autre monde.

Il est Celui qui voit dans l’ombre.

Shakespeare a écrit : Pluton ferme les yeux tandis que joue Orphée.

Le ploutos en Grèce ancienne définissait la fortune qui brille dans la nuit, la fortune en argent et en or.

Ploutôn était le dieu Recéleur-des-trésors-enfouis-sous-la-terre.

Plutarque – ploutarchos –voulait dire en grec le maître des richesses enfouies…

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… La mer était sans écume, lissée, extrêmement brillante, resplendissante. Chaque vague était comme une grande tuile d’or qui s’élevait, qui avançait…

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… Il n’existe pas dans la nature de fragments. Le plus petit des morceaux est encore le tout. Chaque miette est l’univers …

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… L’aurore tire une fumée de brume au-dessus des rivières et des lacs. C’est un voile qui s’interpose entre le soleil qui se hisse et son reflet qui se répand dans la région de l’air qui l’entoure. C’est sa propre chaleur qui en rend impossible la vision à l’instant de sa naissance. Nous ne connaissons jamais ce qui commence à son début. Toute cause en nous est récapitulée et fictive.

Nous ne connaissons jamais ce qui finit à l’instant de sa fin véritable. Tout adieu est un mot dont on veut croire qu’il conclut. Or il ne débute rien et il n’achève rien…

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… Nous avons connu la vie avant que le soleil éblouisse nos yeux et nous y avons entendu quelque chose qui ne se pouvait voir ni lire…

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… Nous venons de l’eau comme nous venons de la mer. D’abord nous descendons des bactéries. Puis nous descendons des singes.

Entre les bactéries et les singes il y eut les poissons. Les carpes qui vivent quatre fois plus que nous.

Au terme de nos doigts restent quelques écailles.

Nous aussi dérivons des astres et du soleil.
Tous les hommes et les montagnes, toutes les fleurs, tous les poissons, toutes les carpes, toutes les villes, tous les instruments de musique, tous les livres, tous nos visages tournent autour du soleil… »

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Extraits de : « Les ombres errantes » 2002  Pascal Quignard.

Illustrations : 1/ « Sphère de verre (détail du Jugement de Pâris) » Lucas Cranach l’Ancien 1472-1553  2/ « Loïe Fuller dans l’Archange »  Koloman Moser 1868-1918.

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Faire rayonner l’Étoile qui danse en nous…

BVJ – Plumes d’Anges.

Futur antérieur…

jeudi 6 novembre 2014

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« … Percevoir le passage du temps.

Percevoir que ce fleuve qui s’écoule en nous – que ce fleuve dans lequel nous nous écoulons – ne bat pas au rythme d’un métronome, ne bat pas au rythme d’un chronomètre, d’une horloge, mais émerge sans cesse au rythme de notre vie intérieure.

Ce que nous appelons notre conscience du présent, de l’instant présent, est une oscillation permanente entre mémoire et anticipation, entre souvenirs et désirs, entre nostalgie et attente. En fonction de nos souvenirs, de nos émotions, de nos espoirs et de nos craintes, en fonction de ce que nous avons déchiffré et compris du passé, et de ce que nous imaginons de l’avenir…

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… Quand tout apparemment se tait en nous, quelque chose pourtant continue à parler dans le silence, quelque chose continue à aller son chemin en nous.

Pendant les moments où nous rêvons.

Et pendant les périodes où nous ne rêvons pas.

Quand il nous semble que nos activités mentales s’interrompent, se suspendent, et que tout s’est éteint en nous, que nous ne nous souvenons de rien, cette mer intérieure continue pourtant à nous animer, et à nous emporter dans un voyage, jusqu’au réveil.

« Mon âme est un orchestre caché », dit Fernando Pessoa…

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… Nous sommes faits de mémoire.

De l’empreinte qui demeure en nous de ce qui a disparu.

Et une partie de cette empreinte remonte à la nuit des temps.

Il y a plus d’un siècle et demi, la révolution darwinienne nous a révélé que nous partageons avec l’ensemble du monde vivant une généalogie commune. Et ce qui nous sépare des autres espèces vivantes, ce sont des degrés d’éloignement sur le thème de la parenté.

Nous sommes des parents des oiseaux et des arbres, des papillons et des fleurs. Et pour comprendre l’extraordinaire diversité des êtres vivants qui nous entourent, et la place que nous occupons dans cette immense diversité, il nous faut plonger dans un lointain passé disparu, le reconstituer, le faire ré-émerger, le réinventer.

Nous portons en nous, dans notre corps, d’innombrables traces de l’immense succession des ancêtres qui nous ont donné naissance. Et certaines de ces traces, nous les partageons avec tous les êtres vivants qui nous entourent aujourd’hui.

Mais cette mémoire ancienne est aussi la mémoire des innombrables empreintes qu’ont inscrites en nous les métamorphoses qui nous ont peu à peu éloignés de nos ancêtres, et de tous les autres membres, proches ou lointains, de cette grande famille du vivant à laquelle nous appartenons.

Depuis nos origines, il y a trois milliards et demi à quatre milliards d’années, l’univers vivant n’a cessé de se transformer. De se réinventer. Sous des formes toujours nouvelles.

Et la merveilleuse histoire du très long voyage du vivant à travers le temps est une histoire faite à la fois d’innombrables extinctions, et d’innombrables naissances, d’innombrables variations faisant continuellement émerger, à partir de ce qui précède, la nouveauté et la diversité.

Une histoire faite de retours aux origines et de départs vers l’inconnu.

De fidélité et de séparation.

De continuité et de discontinuités.

De conservation et de ruptures.

De mémoire et d’oubli…

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… Nous sommes faits de l’empreinte de ce qui a disparu. De ceux qui ont disparu.

De la présence de l’absence. De ce qui demeure en nous de tous ceux qui nous ont fait naître.

Tout sourire d’enfant est d’abord un écho au sourire d’une mère. Toute main tendue vers l’autre, tout geste de tendresse, toute consolation sont d’abord un écho à une main tendue, un geste de tendresse, un consolation que nous avons reçus. D’une personne qui l’avait elle-même reçu, et rendu à un autre, à une autre, qui ne lui avait encore rien donné.

La langue que nous parlons, le nom que nous portons, notre histoire familiale et collective, notre culture, presque tout ce que nous croyons connaître du monde et de nous-mêmes, nous a été transmis, mémoire des vivants et des morts que nous avons faites nôtre et que nous partageons sans l’avoir vécue. (…) Et dans différents endroits du monde, et à différentes périodes, naissent et renaissent des conflits de mémoire, des mémoires tronquées, blessées, ou des formes d’amnésie collective, surtout quand la mémoire collective a une dimension morale et concerne des traumatismes, des injustices, des crimes… (…) Combien y-a-t-il de ces mémoires collectives construites sur la dépossession, la transformation, l’effacement de la mémoire des autres ?

Sur la justification ou l’oubli de la violence faite aux autres. (…) Et si nous voulons apaiser ces blessures, il nous faut sans cesse reconstruire une mémoire nouvelle, vivante, ouverte, toujours recommencée, qui donne sa place à ceux que nous appelons les autres – qui ne les exclut pas, qui ne les instrumentalise pas, qui ne les efface pas.

Il nous faut sans cesse écouter, dialoguer – car comment savoir ce qui demeure de souffrance dans les mémoires, sans écouter, sans dialoguer ?

Revisiter le passé pour le redécouvrir et le réinventer.

Alors seulement, nous pourrons faire naître une véritable mémoire commune, qui nous inclut et nous dépasse – la mémoire de notre commune humanité… »

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Extraits de : « Sur les épaules de Darwin – Tome 1 – Les battements du temps » 2012  Jean-Claude Ameisen.

Illustrations : 1/« Thalie, muse de la Comédie » et  4/« Polymnie, muse de la Poésie lyrique »  Giovanni Baglione 1566-1643  2/« Chutes de Yosemite » et 3/« Mont Cervin »  Albert Bierstadt 1830-1902.

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Transformer les chants de guerre en champs de paix…

BVJ – Plumes d’Anges.

Dialogue du coeur…

jeudi 30 octobre 2014

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« … Léon Tolstoï a écrit une petite histoire : quelque part, dans l’ancienne Russie se trouvait un lac. Il devint célèbre grâce à trois saints. Tout le pays s’y intéressa. Des milliers de gens firent le voyage pour voir ces trois saints. Le grand prêtre du pays prit peur : que se passe-t-il ?  Il n’avait jamais entendu parler de ces « saints » et l’Église ne les avait pas reconnus. Qui en avait fait des saints ? Le christianisme donne des certificats – une des choses les plus insensées ! – pour attester que « tel  homme est un saint« . Comme si vous vous pouviez faire d’un homme un saint en lui donnant un certificat !

Les gens en étaient fous. On disait souvent que des miracles avaient lieu. Le prêtre dut donc y aller pour faire le point sur la situation. Il se rendit en bateau sur l’île où ces trois pauvres gars habitaient. Ils étaient très pauvres mais très heureux – car il n’y a qu’une seule pauvreté et cette pauvreté est un cœur qui ne peut pas aimer. Ils étaient pauvres mais ils étaient riches, les plus riches que vous ne puissiez jamais trouver. Ils étaient heureux, assis sous un arbre, à rire, à jouir des délices de la vie. En voyant le prêtre, ils se prosternèrent. Le prêtre leur demanda : « Que faites-vous ici ? Des rumeurs disent que vous êtes de grands saints. Savez-vous prier ?  » En voyant ces trois personnes, le prêtre comprit immédiatement qu’ils n’étaient pas du tout instruits, un peu idiots,  heureux, mais fous ! Ils se regardèrent et lui dirent : « Désolés, Monsieur, nous ne connaissons pas la bonne prière, celle qui est autorisée par l’Église, parce que nous sommes ignorants. Nous nous sommes inventés une prière nous-mêmes. Elle est faite maison. Si cela ne vous offense pas, nous pouvons vous la montrer. » Le prêtre leur dit :  » Oui, montrez-moi la prière que vous faites. » Alors, ils dirent :  » Nous avons essayé et nous y avons beaucoup pensé, mais nous ne sommes pas de grands penseurs. Nous sommes des idiots, des villageois ignorants. Nous nous sommes mis d’accord sur une prière simple. Dans le Christianisme, on se représente Dieu en tant que Trinité : Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit. Et nous sommes également trois. Alors nous nous sommes mis d’accord sur une prière : « Vous êtes trois, nous sommes trois, ayez pitié de nous. » Voilà notre prière : « Nous sommes trois, vous êtes également trois, ayez pitié de nous. « 


Le prêtre était fort en colère, quasiment en rage. Il s’exclama : « Quelle idiotie ! On n’a jamais entendu une prière pareille. Arrêtez cela ! Vous ne pouvez pas être des saints de cette manière. Vous êtes tout simplement stupides.  » Ils tombèrent à ses pieds et lui dirent : « Enseignez-nous la vraie, l’authentique prière. Le prêtre leur montra donc la version autorisée de la prière de l’Église Orthodoxe russe. Elle était longue, compliquée, avec de grands mots pompeux. Ces trois personnes se regardèrent : cela leur semblait impossible. La porte du paradis était fermée pour eux. Ils dirent : « Nous vous prions de nous la dire encore une fois, elle est longue, et nous ne sommes pas instruits. » Le prêtre la leur dit une nouvelle fois. Il lui dirent : « Encore une fois, Monsieur, car nous l’oublierons et quelque chose ira de travers. » Alors il la leur redit à nouveau. Ils le remercièrent de tout leur cœur.

Le prêtre se sentit fort bien d’avoir fait une bonne action et d’avoir ramené trois insensés à l’Église. Il partit sur son bateau. Au beau milieu du lac, il ne put pas en croire ses yeux : ces trois personnes, ces idiots arrivaient vers lui en courant sur l’eau ! « Attendez… encore une fois, nous l’avons oubliée ! » C’était incroyable ! Le prêtre tomba à leurs pieds en disant : « Pardonnez-moi. Continuez votre prière. »… »

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Extrait de : « Le courage – La joie de vivre dangereusement »  Osho 1931-1990.

Illustrations : 1/« Étoile filante » 3/« Chemin principal et chemin de traverse »  Paul Klee 1879-1940  2/« Fruits et oiseau » Peinture anonyme  Chine   XIIIème.

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Dialoguer librement de cœur à cœur…

BVJ – Plumes d’Anges.


Oeuvre nouvelle…

lundi 27 octobre 2014

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« … Petite Poucette* cherche du travail. Et quand elle en trouve, elle en cherche toujours, tant elle sait qu’elle peut, du jour au lendemain, perdre celui qu’elle vient de dénicher. De plus, au travail, elle répond à celui qui lui parle, non selon la question posée, mais de manière à ne pas perdre son emploi. Désormais courant, ce mensonge nuit à tous.

Petite Poucette s’ennuie au travail. Son voisin menuisier recevait autrefois des planches brutes de la scierie, sise parmi la forêt ; après les avoir laissées longtemps sécher, il tirait de ce trésor et selon les commandes tabourets, tables ou portes. Trente ans plus tard, il reçoit d’une usine des fenêtres toutes prêtes qu’il pose dans de grands ensembles aux ouvertures formatées. Il s’ennuie. Elle aussi. L’intérêt de l’œuvre se capitalise aux bureaux d’étude, là-haut. Le capital ne signifie pas seulement la concentration de l’argent, mais aussi de l’eau dans les barrages, du minerai sous terre, de l’intelligence dans une banque d’ingénierie  éloignée de ceux qui exécutent. L’ennui de tous vient de cette concentration, de cette captation, de ce vol de l’intérêt.

La productivité augmente verticalement depuis 1970, la croissance démographique mondiale, aussi verticale et s’ajoutant à la première, raréfient de plus en plus le travail ; une aristocratie en bénéficiera-t-elle seule, bientôt ? Né à la révolution industrielle et copié sur l’office divin des monastères, meurt-il, aujourd’hui, peu à peu ? Petite Poucette a vu diminuer le nombre de cols bleus ; les nouvelles technologies feront fondre celui des cols blancs. Le travail ne disparaitra-t-il pas aussi de ce que ses produits, faisant inondation sur les marchés, nuisent souvent à l’environnement, souillé par l’action des machines, par la fabrication et le transport des marchandises  ? Il dépend de sources d’énergie dont l’exploitation ruine les réserves et pollue.

Petite Poucette rêve d’une œuvre nouvelle dont la finalité serait de réparer ces méfaits et d’être bénéfique – elle ne parle pas de salaire, elle aurait dit bénéficiaire, mais du bonheur aussi – à ceux qui œuvrent. Elle fait, en somme, la liste des actions qui ne produiraient pas ces deux pollutions, sur la planète et les humains. Méprisés parce que rêveurs, les utopistes français du XIXème siècle organisaient les pratiques selon des directions contraires à celles qui les ont précipitées vers cette double impasse.

Comme il n’y a plus que des individus, que la société ne s’organise qu’autour du travail, que tout tourne autour de lui, même les rencontres, même les aventures privées qui n’ont rien à voir avec lui, petite Poucette espérait s’y épanouir. Or elle n’en trouve guère, or elle s’y ennuie. Elle cherche à imaginer aussi une société qui ne soit plus vraiment structurée par lui. Mais par quoi ?

Et combien de fois lui demande-t-on son avis ?… »

*  De l’essor des nouvelles technologies, un nouvel humain est né : Michel Serres le baptise « Petite Poucette »

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Extrait de « Petite Poucette »  (Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer)  – 2012 – Michel Serres.

Illustrations : 1/« Nature morte avec fleurs » 2/« Intérieur de l’atelier »  William Merritt Chase 1849-1916.

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Faire confiance à la jeunesse…

BVJ – Plumes d’Anges.

Métamorphose poétique…

jeudi 23 octobre 2014

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« … Qu’ils me semblent loin, ceux d’en haut dont la tête roule et tangue à près de deux mètres du sol, loin, très loin du monde dont je suis le prince et où ils ne pourraient rentrer qu’à genoux, en pliant le dos… Loin, non pas plus forts, plus sages ni plus savants que moi, mais ayant changé d’échelle, peu à peu, sans s’en rendre compte, année après année, et troqué leur esprit d’enfance contre des affaires, des projets, des tâches et des obligations de toutes sortes, incurieux désormais de cette terre où ils marchent, des animaux, des fleurs, de la purée de carottes et des petits Gervais, accaparés par autre chose d’infiniment grave et sérieux à quoi je ne comprends rien et qui les conduit par exemple à se téléphoner sans cesse…

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… Je voudrais respirer les mots comme on respire le parfum des fleurs. Les cueillir sur le papier et les disposer en bouquets dans des vases si transparents qu’on en oublierait l’eau. Alors on se prendrait à croire que ces mots-fleurs coupés se tiennent debout tout seuls… Le livre dont je rêve, ce serait cela : un bouquet de fleurs parfumées plantées dans une eau invisible. Une sorte de miracle. Comme on en rencontre précisément dans les livres. Des fleurs sans histoire et sans ombre. Et pourquoi pas sans tiges, suspendues comme les étoiles au ciel. Ou comme des papillons…

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… Un papillon n’a jamais de peine. La flûte de son cœur voué aux passions légères ne s’affole qu’à la vue des fleurs. Il voit jaune, il voit rouge, un sang frénétique baigne sa minuscule tête d’épingle. Il s’immobilise alors en plein vol pour téter le nectar sucré, ses fausses pattes abdominales accrochées aux corolles tremblantes.

Quand ils s’aiment, deux papillons de nuit se tiennent longtemps serrés l’un contre l’autre. Dans un parc vide, au crépuscule, ils se sont rencontrés sur un banc de bois peint. Leur premier baiser a duré jusqu’à l’aube. Puis ils ont dormi tout le jour, accouplés sous leurs ailes, et ne se sont réveillés que le soir.

Le papillon vit sans papiers. Sa vie est écrite sur ses ailes. C’est une miniature peinte par un Dieu paisible. Ce vagabond fait cent fois par jour le tour du jardin.

Dans un cocon en fil de soie, il aura patienté longtemps. Puis, un jour, vient sa métamorphose. À présent, il ne changera plus : son existence est sans histoire. C’est pourquoi il se déplace si légèrement, en se riant du temps qui passe. Il boit le ciel à petites gorgées…

Il vit luxueusement, dans une espèce d’oisiveté odorante : il rend visite aux fleurs qui lui ressemblent. Sa fragilité le protège : il ne vieillit pas. Le soleil, un matin, oubliera de le réveiller… »

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Extraits de : « Journal d’un enfant sage » 2010  Jean-Michel Maulpoix.

Illustrations : « Album d’illustrations » – Planches 12, 23, 21 – Okamoto Shuki 1807-1862.

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Métamorphoser nos pensées…

BVJ – Plumes d’Anges.

Petits oiseaux…

jeudi 16 octobre 2014

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« … – Pourquoi ils crient comme ça ?

– Ils ne crient pas. Ils bavardent.

– Ils ont l’air en colère.

– Ils ne le sont pas.

– C’est vrai ?

– Oui. Les oiseaux ne font que répéter les mots que nous avons oubliés…

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Un chant se poursuivait sans interruption. Celui de l’oiseau qui occupait le centre du perchoir. Sa calotte était si blanche qu’elle en paraissait couverte de neige. Du fond de sa gorge débordait un chant précis de virtuosité au volume disproportionné par rapport à son petit corps. Il y avait des modulations, des variations d’intensité, des staccati, des trilles. Il y avait une introduction, une ligne mélodique, un intermède, un point culminant. Tout y était.

– Tous les chants d’oiseaux sont des chants d’amour…

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… Les oiseaux à lunettes avaient un chant encore plus pur que celui de l’eau, du cristal ou de toute autre chose au monde, ils élaboraient une dentelle de voix cristalline, dont en se concentrant on aurait presque pu voir se détacher les motifs dans la lumière…

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… Quand il parlait, l’oiseau se tournait toujours vers l’endroit d’où provenait sa voix. Jamais il ne l’ignorait, ni ne faisait semblant de ne pas l’avoir perçue, ni ne paraissait las de l’entendre. Tout dans l’attitude de l’oiseau disait que dans la mesure où quelqu’un qui donnait de la voix se trouvait là, il avait le devoir de l’écouter…

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… Lorsque le monsieur aux petits oiseaux ne pouvait s’occuper de lui, l’oiseau à lunettes s’efforçait de s’entraîner seul. Il aimait l’écouter alors. Bien sûr, c’était amusant de chanter ensemble, mais dans cet exercice solitaire, il y avait nécessité, pour le professeur, de ne pas s’immiscer, qui s’accompagnait de quelque chose de sacré, apaisant pour celui qui écoutait. Sachant parfaitement que son chant n’en était pas encore arrivé au point où il pouvait être offert à autrui, tout en mémorisant le modèle, l’oiseau gazouillait pour lui-même. Dans un coin de la boîte où ne parvenaient pas de bruits parasites, la tête légèrement plus basse que lorsqu’il s’entraînait avec son professeur, il fixait un point de la paroi de carton.

Pour ne pas le déranger, il l’observait à distance. Il le regardait discrètement, étonné de constater qu’une petite créature qui essayait de percevoir un son intérieur, et pas ceux du monde extérieur, pouvait paraître aussi intelligente…

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… Quelque part en son cœur il se demandait jusqu’où l’oiseau irait s’il le laissait chanter son content : son corps finirait peut-être par éclater en mille morceaux ? Il avait peur, alors. La beauté de ce chant le laissait pétrifié de peur. Mais l’oiseau, lui, ne craignait rien… »

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Extraits de : « Petits oiseaux » 2012 Yôko Ogawa.

Illustrations : « Nouveau recueil de planches coloriées d’oiseaux » 1/« Calliste à tête verte » 2/« Traquet à capuchon » 3/« Couturière à dos vert » 4/« Zostérops oriental » 5/« Batara gorgeret » 6/« Tyranneau à toupet » 7/« Moucherolle petit coq »

Nicolas Huet le Jeune 1770-1830 (et Jean-Gabriel Prêtre 1800-1840).

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Écouter les chants du ciel…

BVJ – Plumes d’Anges.

Relier…

mercredi 8 octobre 2014

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« (B.C.) … La pensée occidentale (et c’est son grand piège) a fini par croire que la partie peut être séparée du tout, alors que la partie est un élément du tout. Nos spécialistes ont fait des performances tellement bonnes que leur discours social admet que le morceau peut être séparé du tout. On fait une partie, une découpe artificielle, mais une découpe didactique. Après l’avoir manipulée expérimentalement, on oublie ou l’on refuse de la réintégrer dans le tout. Il s’agit là d’une faute de pensée…

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(E.M) … Je crois qu’on est encore loin d’avoir compris la nécessité de relier. Relier, relier, c’est sans doute le grand problème qui va se poser à l’éducation (…) On a créé des catastrophes naturelles en détournant des fleuves en Sibérie ou en faisant des barrages inconsidérés, on détruit des cultures dans une logique économique close. Il s’est développé ce que j’appellerai une intelligence aveugle aux contextes et qui devient incapable de concevoir les ensembles. Or, nous sommes dans un monde où tout est en communication, en interaction…

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(E.M) … La vie est une navigation sur un océan d’incertitude, à travers des archipels de certitude. Nous sommes dans une aventure collective inconnue, mais chacun vit son aventure…

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(B.C.) … Cet entraînement à se mette à la place d’un autre – ce que les philosophes nomment l’empathie – est un concept que je crois très utile, qu’on devrait en tous cas dépoussiérer, surtout avec les circonstances politiques qui sont en train de se dessiner. Car se mettre à la place d’un autre, c’est s’enrichir, mais c’est un effort, c’est aller à la découverte d’un nouveau continent mental, d’une nouvelle manière de penser, d’une nouvelle manière d’être homme. L’enjeu est capital, il s’agit d’un véritable quitte ou double : on s’enrichit en ouvrant son monde ou l’on fait une théorie cohérente et on le disqualifie, on l’excommunie, on l’exclut. Cette nouvelle humanité qui est en train de naître doit être une humanité de débat. Cela est très fatigant mais très passionnant, c’est la source de la vie… »

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Extraits de : « Dialogue sur la nature humaine » 2010 Entretiens de Boris Cyrulnik et Edgar Morin.

Illustrations : 1/« Iris d’Espagne, Volubilis et cerises »  Georg Flegel 1566-1638  2/« Insectes et fleurs »  Jan Van Kessel 1626-1679.

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S’élever pour mieux penser le monde…

BVJ – Plumes d’Anges.