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« … Les sabots des chamois sont les quatre doigts d’un violoniste. Ils vont à l’aveuglette sans se tromper d’un millimètre. Ils giclent sur des à-pics, jongleurs en montée, acrobates en descente, ce sont des artistes de cirque pour le public des montagnes…
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… On ne répare rien après un tort commis. On peut seulement renoncer à le refaire…
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… Chez lui, avec le premier feu allumé, il retrouvait ses forces et la patience de mener le jour à sa finition. Le soir perfectionne l’œuvre brute commencée au réveil, le ciel encore noir. Le soir émousse, polit une dernière fois au papier de verre le jour fait à la main.
Sa vie au gré des saisons était allée avec le monde. Il l’avait gagnée tant de fois, mais elle ne lui appartenait pas. Il fallait la rendre, froissée après avoir été utilisée. Quel était ce créancier indulgent qui la lui avait prêtée neuve et la reprenait usée, à jeter.
Avait-il besoin de croire qu’il y existait un contremaître et que le monde était un produit fini ? Il n’en avait pas besoin pour lui parler, pour le croire à l’écoute, mais c’était une pensée qui lui tenait compagnie. S’il existait un maître du tout, il n’aurait pas laissé son bien se gâter, livré aux mains de l’espèce des hommes. S’il existait un maître, il s’était enivré et avait perdu le chemin de sa maison. Il valait mieux qu’il n’existe pas. L’homme prospérait en son absence. Il avait appris le bien et le mal en se servant tout seul. Un maître de tout était impossible, mais cet impossible tenait compagnie. Face au ciel qui, le soir, descendait jusqu’à terre il aimait dire merci au contremaître…
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… Le présent est la seule connaissance qui est utile. L’homme ne sait pas vivre dans le présent… »
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Extraits de : « Le poids du papillon » 2009 Erri De Luca.
Tableaux : 1/« Tête de chamois » Karl Wilhelm Diefenbach 1851-1913 2/« La grotte » Théodore Rousseau 1812-1867.
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Éclairer notre monde intérieur…
BVJ – Plumes d’Anges.



























