Prendre courage…

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« … De ma naissance je ne sais pas grand chose. C’est un mystère resté obscur pendant des années (…)

De ma mère, on m’a rapporté seulement qu’elle était impure et qu’aux premières gouttes, elle m’avait regardée. Fille avait-elle dit, sans avoir le temps d’invoquer le Dieu des armées.

Cela faisait deux jours qu’elle était en travail. Qu’elle respirait pour m’adoucir le passage. Elle voulait que naître soit pour moi comme une apparition. Que j’aborde la terre dans un navire chargé de promesses. Elle n’avait jamais aimé les femmes qui, durant l’accouchement, mordaient un chiffon pour soulager leur effort. Elle n’aimait pas renier la souffrance. Contourner la blessure. Quand on était dans la vie, on devait tout accueillir, la nuit, la mort, l’espérance, la prophétie. C’est ainsi qu’elle me parlait pour me faire sentir qu’il n’y en avait plus pour longtemps, encore un effort , ma fille, nous y sommes, n’aie pas peur, je suis avec toi…

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… Sa façon de diagnostiquer aussi éveillait l’inquiétude. Il avait fait sensation, par exemple, lorsqu’il avait libéré de la goutte maître Accursio en lui soignant non pas les pieds mais la vue. Et quand il avait guéri de ses obsessions le notaire Francicanava en le faisant danser. À la stupeur de ses proches, il l’avait invité en lui tendant la main. Il l’avait mis droit devant lui, en le revêtant du manteau de fête. Puis il lui avait fait entonner un madrigal et l’avait accompagné dans sa danse avec des virevoltes, des battements de mains, des hurlements de joie. Le notaire avait ri. Il avait pleuré. Il avait tout à fait oublié son passé. Il s’était réveillé le lendemain matin avec l’envie de chanter.

Mon père disait que ce n’était pas seulement les plantes qui fournissaient la thérapie. Mais aussi la musique. Le rythme. Le bain de mer. La conversation avec les poètes. L’observation des étoiles…

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… Uria était devenu un homme. Ses épaules étaient désormais puissantes et carrées. Ses mains, à force de serrer les instruments des interventions chirurgicales, étaient devenues vastes. Même son œil à demi aveugle s’était adouci sous les onguents de Josef, jusqu’au jour où il avait donné du sang et s’était libéré.

La vie lui semblait maintenant un mystère à sonder jour après jour, un voile à soulever, un corps transpercé et primitif dans lequel le Dieu de la patience – par moments – se révélait.

La nuit, il s’écroulait de fatigue, se laissant emmailloter par les étoiles, et Josef s’endormait à ses côtés en lui souhaitant la paix et en demandant au ciel le don de la commisération.

Juste avant le sommeil, Uria lui posait toujours la même question : Josef, mais comment le bonheur arrive-t-il ? Il arrive après les persécutions, les tremblements de terre, les trahisons. Il arrive si tu te remets entre les mains des vulnérables et des doux…

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Cette histoire – tirée d’une histoire vraie – nous porte et nous transporte au XIVème siècle, en Sicile. C’est celle de la première femme reconnue médecin par les « augustes docteurs », à une époque où les diverses religions ont le pouvoir, où l’arbitraire règne en maître, où les femmes n’ont aucun droit sinon celui de se taire. 

C’est une traversée de l’ombre, de l’obscurité dans laquelle les héros ont tissé, quelles que soient les évènements, un lumineux fil d’amour et de paix. Ils sont Josef de Medico , son fils Pascale, Uria et sa fille Virdimura, celle dont c’est le procès ici – elle a alors 75 ans – celle qui raconte. Et puis il y a la douce Sciabe, abandonnée sur la plage par sa mère, son esprit souffrant d’un grain de folie. Uria a construit de ses mains une maison près de la plage, elle est au fil du temps agrandie, transformée en laboratoire et en hôpital, détruite par la méchanceté humaine et reconstruite à trois reprises. Derrière, il y a une vaste grotte qui les protège en certaines circonstances, entre les deux ils font un potager pour nourrir tous ceux qui arrivent…

Uria et Pascale ont étudié la médecine et la chirurgie auprès de Josef, puis ils ont voyagé dans plusieurs pays pour y apprendre différentes façons de soigner, Uria enseignera son riche savoir à Virdimura.  Ils exercent cet art avec un total dévouement envers ceux qui souffrent, ils ne demandent pas de rétribution – ce qui provoque la colère des autres médecins. Ce sont des êtres généreux, ils apprennent les uns des autres, partagent leurs connaissances, aident sans compter. Pourtant les épreuves s’accumulent mais ils n’abandonnent jamais, font avec le destin, cherchent à adoucir la vie des pauvres, des invisibles. Ils connaissent le corps humain, les plantes, fabriquent des onguents, recommandent le chant, le sourire, la joie, la recherche de la beauté, la tendresse parce que l’on ne peut guérir d’une maladie si l’âme souffre.

 Chaque chapitre nous offre un élément nouveau qui sculpte l’histoire et nous éclaire. C’est un roman très fort, très bien écrit dans une langue particulière, il est vraiment beau de transformer ainsi la nuit humaine en lumière…

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Extraits de : « La guérisseuse de Catane »  2026  Simona lo Iacono.

Illustrations : 1/ « Les îles cyclopéennes »  Gunther Meltzer  1865-1920 

2/ « Figues de Barbarie » Basilius Besler  1561-1629

3/ « Côte volcanique en Sicile »  Karl Theodor Boehme  1866-1939.

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Faire avec le destin…

BVJ – Plumes d’Anges.

12 commentaires sur “Prendre courage…”

  1. Thé Ache dit :

    certainement une belle rencontre, le lien entre milieux et personnages, une période qui nous interpèle, et je vois aussi traduction de Serge Quadrupani … merci pour tes conseils à plus sur nos pages…

  2. Sedna dit :

    une histoire à suivre dans le plaisir de la lecture.. merci pour ce ressenti qui donne envie d’en savoir plus.
    J’aime beaucoup cette phrase : « il est vraiment beau de transformer ainsi la nuit humaine en lumière »

  3. Tout ce qui peut transformer la nuit en lumière est bienvenu ! Merci pour ce conseil de lecture.

  4. yannn dit :

    On parle de la « conversation avec les poètes » ….
    Nous étions à deux pas de Marc Chagall, j’ai l’impression que pour poète on peut dire oui.
    Il ne faut pas rater une occasion de s’élever.
    Comment arrive le bonheur, l’auteur en parle, se remettre entre les mains des vulnérables et des doux.
    Bonne semaine à toi. ✅ Yann

  5. Béa kimcat dit :

    Tes illustrations sont splendides pour nous présenter ces extraits…
    Oui du courage, il en a fallu à cette première femme du XIV e siècle reconnue médecin par les « augustes docteurs »,
    Un roman très fort, très bien écrit donc, dans une langue particulière, qui transforme la nuit humaine en lumière…
    Biz

  6. daniel dit :

    Quand on a une vocation rien ne nous résiste. Cette femme était en avance sur son temps !!

  7. Fiorenza dit :

    Avec retard, je découvre ces lignes riches, ces personnages
    d’un autre temps…mais sont-ils vraiment d’un autre temps ?

    La danse, la joie et la beauté s’unissent ici en un élan vital ardent
    que beaucoup ont ressenti la semaine dernière en observant le ciel :
    les étoiles, rarement vues avec tant de bonheur et bien sûr
    les filantes par dizaines qui resteront longtemps dans nos mémoires 💫🌟💫

    Ton image de « nuit humaine » illuminée est superbe, chère Brigitte,
    toujours la lumière au bout du chemin dit notre voix intérieure !

  8. Marie Minoza dit :

    J’aime l’extrait et ton analyse…

    Je retiens cette jolie citation:
    « il est vraiment beau de transformer ainsi la nuit humaine en lumière »

  9. Tania dit :

    « Ils connaissent le corps humain, les plantes, fabriquent des onguents, recommandent le chant, le sourire, la joie, la recherche de la beauté, la tendresse parce que l’on ne peut guérir d’une maladie si l’âme souffre. »
    Ton billet rencontre ma lecture d’un article d’opinion dans La Libre d’aujourd’hui : un psychiatre s’inquiète d’une réforme de la nomenclature (en Belgique) qui fait craindre des consultations plus courtes et une médecine « centrée sur les symptômes et les prescriptions ». Il plaide pour les 45 minutes qui permettent de prendre le temps de rencontrer, d’écouter, qui laissent du temps pour soigner une souffrance psychique.
    https://www.lalibre.be/debats/opinions/2026/08/20/psychiatrie-le-temps-fait-partie-du-soin-DNPZ2HTHQJG27CWIZW5H3QWFVA/
    Merci pour ta présentation, Brigitte.

  10. Véronique dit :

    Extrait, texte et illustraitons nous portent à la lecture de ce livre.
    J’admire ces femmes qui ont bouleversé les préjugés pour écrire une nouvelle page de l’Histoire, ont osé se dresser face aux obstacles, qui ont fait vaciller l’ordre établi pour tracer la voie des générations futures., une voix lumineuse …
    Émotion lorsqu’elle parle du bonheur . Faut-il avoir souffert pour en apprécier sa juste valeur … ?
    Oui, « il est vraiment beau de transformer ainsi la nuit humaine en lumière »
    Merci Brigitte.
    Douce fin de semaine
    Véronique

  11. Bridg dit :

    Le XVIe siècle est une période complexe, déchirée entre les dernières ombres du Moyen Âge, les conflits de religion sanglants, mais aussi l’émergence de l’humanisme, les progrès de la médecine et une nouvelle conception de l’homme, qui ouvrira peu à peu la voie aux Lumières du XVIIIe siècle.
    Dans cette profonde révolution historique, il faudra pourtant encore des siècles pour que les femmes soient enfin considérées comme les égales des hommes. Certains combats nous rappellent combien les chemins parcourus ont été difficiles, et combien rien n’est jamais définitivement acquis.
    Mais l’espérance est là : dans celles et ceux qui, hier comme aujourd’hui, continuent de croire en leurs rêves, de transmettre et de faire grandir leur lumière, pour peu à peu repousser l’obscurantisme.
    Merci petite plume pour ce partage de lecture qui ouvre, à travers les siècles, une porte lumineuse…

  12. Carmen dit :

    Tu me donnes furieusement envie de lire ce livre dont je vais noter le titre. Merci !

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