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« … – « Tu ne dois pas penser à tout ça, Dodie, me répète toujours mon père. Tout a sa place dans l’ordre du monde, un système parfait. Nous qui mangeons ces poissons, nous nous inscrivons aussi dans cet ordre naturel. Tu ne peux pas faire du moindre petit poisson une créature à sauver. »…
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… Nous sommes presque à la fin du foin de l’été. Pour tout, désormais, il y a un avant et un après. L’avant s’apparente à un rêve, le maintenant et l’après exigent quelque chose que nous ne possédons pas encore.
Mais le travail requiert notre présence.
« C’est bien, Beston, lui ai-je dit. On va tout préparer pour ce soir, pour quand on rentrera les vaches. Distribue à chacune une ration de foin. Et brasse-le bien dans les mangeoires. »…
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... Autrefois, je croyais au bonheur. Je n’avais pas compris que nous ne parvenons jamais totalement jusqu’à cet univers-là. Nous le visitons lors de moments miraculeux, puis nous voyageons dans d’autres univers et, si nous avons un tant soit peu de sagesse, nous refusons l’amertume ou le regret quand le bonheur s’en va. Cette sagesse-là, j’ai mis du temps à l’acquérir. J’avais imaginé des vies de bonheur pour mes enfants, des vies dépourvues de toute appréhension de chagrin. Les leur avais-je promises ? J’espère que non. Petits, ils ont connu le bonheur, le vrai bonheur. La joie au quotidien. Ont-ils mal compris, pensant que cette joie les accompagnerait toute leur vie ? Voici ce que j’ai envie de dire à Dodie et à Beston : Je suis désolée si je vous ai fait croire en la pérennité de la grâce que nous avions créée ici pour vous. Elle ne dure pas.
Mais ce n’est pas vraiment ce que j’ai besoin de dire à mes enfants.
Mon père m’avait confié que nous accumulons les regrets à mesure que nous vieillissons. C’est vrai. Les regrets ne cessent de s’accumuler. Puis Dodie se tourne vers moi dans la cuisine, sortant de ses propres chagrins, et, accrochant mon regard au sien, elle me dit : « Viens, Maman, allons placer les caissettes de semis au soleil. » Les hirondelles s’envolent et planent dans la clarté des champs…
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… Cette nuit de printemps était fraîche et humide.
« Écoute, a murmuré Tup, écoute toute cette vie. »
Les perdrix tambourinaient à l’orée des bois, tandis que le chœur des rainettes crucifères s’élevait de l’étang et du ruisseau en débordement.
« Couchés dans ce lit, nous avons écouté pendant près de trente-deux ans le printemps naissant sur cette terre », a dit mon mari, dans le noir.
Les vaches dormaient avec leurs veaux dans le sécurité de l’étable. La nuit offrait toutes ses promesses. Tup et moi nous sommes rapprochés, éprouvant notre chaleur, notre poids, notre dévouement. Nous nous sommes totalement abandonnés au sommeil. Il n’y a jamais de retour en arrière. Ce que nous disons et ce que nous faisons demeure, toujours. Le prix à payer pour l’amour et l’attachement est la perte, et elle nous accompagne chaque jour. Mais ici aussi, chaque jour s’offrent les grandes délivrances qu’ils procurent… »
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Doris et Tup, étudiants vivent un véritable coup de foudre. Ils se marient en 1933 mais peu de temps après, le père de Tup Senter décède et ses frères refusent de continuer à payer ses études. Il retourne à la ferme familiale, une ferme laitière. Le couple redonne vie à ce lieu : ils travaillent du matin au soir mais sont satisfaits de leur nouvelle existence. Doris met au monde trois enfants, leur bonheur est parfait, les années passent joyeusement… jusqu’au jour où survient un drame…
Comment arriver à instaurer la paix en soi après une telle épreuve. La paix n’arrive pas en un claquement de doigts, c’est un véritable travail intérieur, une lutte, une longue et douloureuse période, des doutes, des regrets, une traversée de désert…
La perte d’un enfant est à mes yeux, l’épreuve ultime d’une vie de parents. Certains, avec des hauts et des bas, arrivent à traverser ce drame épouvantable, fragilisés et fragiles à jamais mais dans une dignité totale.
Cette histoire est magnifique, sombre et lumineuse à la fois, elle se décline en quatre parties – avant, pendant, après, ici – sur une période d’une vingtaine d’années. Trois voix racontent, trois visions des évènements. Les personnages, les lieux, les paysages sont admirablement décrits, des éléments nouveaux sont instillés au fil du récit et surprennent le lecteur.
Que faire de la souffrance, de la solitude, de l’incompréhension ?
Seuls l’amour, la douceur, la beauté et la bienveillance peuvent nous guider.
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Extraits de : « Plus grands que le monde » 2020 Meredith Hall.
Illustrations : 1/ « Enchantés » Winslow Homer 1836-1910 2/ « Jardin de la ferme » Olga Wisinger-Florian 1844-1926 3/ « Pissenlits » Ludwik Stasiak 1858-1924.
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Aimer, aimer, aimer…
BVJ – Plumes d’Anges.


