Présence au monde…

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« … Pour « habiter poétiquement le monde », selon la belle formule de Hölderlin, inutile de rejoindre les îles Fortunées ou l’embouchure de l’Orénoque : ici, dans ma ville ou sur ma haie, près de ce corps, sur cette piste de danse, l’émerveillement peut naître de moments simples, de cette déroute qui est à la portée de chacun pourvu que l’esprit y soit disposé par ouverture et attention. Alors se manifeste  ce que je propose de nommer une surprésence, notion qu’on doit comprendre dans un double sens : présence considérable des objets, apparaissant soudain dans une lumière extraordinaire quelle que soit leur valeur intrinsèque ; et, répondant à cette présence du monde, la surprésence désigne la capacité de se tenir dans un état de présence extrême au monde, qui le fait advenir dans son éclat.

Ainsi entend-on, grâce au terme de surprésence qui caractérise à la fois le monde et le sujet dans l’état d’émerveillement, que celui-ci ne résulte pas d’un penchant benoît à la joie. Ce n’est pas le ravi de la crèche qui s’émerveille mais, capable de vigilance et de concentration, le voyant portant sur le monde un regard qui l’éclaire…

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Mais on peut aussi considérer, comme Spinoza, que construire la joie est notre principal travail, que l’émerveillement est une aptitude philosophique désirable, et donc œuvrer pour s’en rendre capable. Il faut pour cela une conversion douce, un changement de valeurs : une transformation du rapport au temps, l’accès à la lenteur, la culture de la solitude et de l’attention. Alors l’émerveillement, qui est une des formes de la joie, devient accessible, notre relation avec le monde se réenchante et l’émerveillement répand sa lumière, comme une protestation contre les ténèbres et le désespoir. Il est besoin de peu pour ce réenchantement, la modestie lui sied si l’on sait être poète de sa vie, c’est-à-dire si l’on sait se faire voyant et vigilant. (…)

À présent je peux révéler un fait dont je ne suis pas responsable mais qui m’enchante depuis toujours, un heureux hasard du cadastre : le champ sur lequel pousse mon chêne se nomme « le Paradis »… »

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Belinda Cannone nous livre une réflexion profonde sur le fait de s’émerveiller. En essaimant des souvenirs, des images, des sons, elle nous propose une voie, celle de la présence extrême au monde, accessible à tous et à tous moments. « Regarde » dit l’enfant en pointant son doigt vers un petit quelque chose, « Écoute » fait-il décelant dans l’univers le chant d’un oiseau… L’enfant prend le temps d’éprouver le monde et de partager son étonnement face au nouveau. L’auteure célèbre aussi des comportements qui forcent l’admiration, des œuvres qui magnifient un instant de beauté, des évènements qui, arrivés par surprise, vont graver en nous une trace à jamais émerveillée… En lisant ce texte, une énergie nouvelle nous enveloppe, nos yeux s’illuminent, nos propres souvenirs remontent et le paysage qui nous entoure semble s’illuminer…

Il fut difficile de choisir des extraits du livre, tout est si bien perçu, raconté dans une écriture superbe. J’ai beaucoup pensé à Christian Bobin, qui avait l’énorme talent de déceler une force sublimement poétique dans le modeste et le minuscule.

Ce beau livre est accompagné de photographies en noir/blanc/sépia ( empruntées au fonds de l’ARDI à Caen), petites flammes ancrées dans les mémoires, révélatrices d’une émotion passée toujours vivante au présent.

Je vous invite vraiment à vous laisser apprivoiser par cette énergie bienfaitrice qui propage la joie…

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Extraits de : « S’émerveiller »  2017  Belinda Cannone.

Illustrations : Dessins anonymes japonais  à l’encre – XIXème.

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Merveilleux émerveillements…

BVJ – Plumes d’Anges.

15 commentaires sur “Présence au monde…”

  1. Den dit :

    Je comprends chaque mot. Je m’émerveille de chacun de tes dessins à l’encre dont je saisis le sens, « leur présence extrême au monde ».
    Merci Brigitte de nous permettre de débuter la semaine par de si jolies choses dans les moments les plus simples, les plus essentiels.

    Merci à toi de ne pas oublier Christian Bobin, sublime poète qu demeure.

    Douce semaine à toi.

  2. Fiorenza dit :

    Des ondes de bien-être nous encerclent à la lecture de ces lignes !

    « Habiter poétiquement le monde » : un bel oriflamme à porter,
    silencieusement mais fermement, tout au long des jours !
    Oui, chère Brigitte, notre regard sur ce monde peut être révolutionnaire
    et ton « programme » me plaît énormément ❗️

  3. thé ache dit :

    le regard sur le monde évolue au fil de la vie, l’enfant sait s’émerveiller, et puis se construisent des écrans, retrouver cette présence demande des efforts, la critique, reste vigilante car le monde n’est pas toujours facile et nos concitoyens ne sont pas toujours aidant, la nature s’éloigne …..

  4. Dominique dit :

    une auteure que j’ai insuffisament lu mais j’aime beaucoup ces extraits que tu nous proposes

  5. Tania dit :

    J’ai aimé lire « La forme du monde » de Belinda Cannone où cet éloge de l’émerveillement apparaissait déjà. Merci pour le rappel de ce titre que j’avais noté alors – et que j’aime ces dessins japonais ! Bonne journée, Brigitte.

  6. Quel bienfait tout ça !
    J’avais lu également La forme du monde. Certains de ses ouvrages sont disponibles à la médiathèque mais, hélas, pas celui-ci. Je vais chercher dans une autre médiathèque. J’aime bien. Le petit chat japonais est bien tentant également.

  7. Célestine dit :

    L’émerveillement…je ne cesse de le chanter depuis le début de mon blog.
    Je suis allée feuilleter le livre de Belinda. Elle met des mots très beaux sur cette faculté que nous possédons tous mais que beaucoup font taire.
    merci ma Plume
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

  8. Aifelle dit :

    Une autrice que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire, je sens que c’est une lacune .. Je note et j’admire les dessins, si beaux eux aussi. Bonne semaine Brigitte. Bises.

  9. Colo dit :

    Ces extraits m’enchantent: s’arrêter et regarder, vraiment, sans survoler du regard. Les gens, la nature, les choses…ce regard paisible que tu as nous apporte tant, merci.

  10. Anne dit :

    Je connais l’auteur, je l’apprécie, mais j’ai aussi aimé ce que tu en dis; tu nous rends la beauté sensible au fil des jours, au fil des illustrations, au fil de tes lectures. Pour tout, merci. On peut donc s’émerveiller par le partage de la beauté.

  11. Michèle Loss dit :

    Le temps à l’écoute,
    L’espace aux regards,
    Le souffle en animation harmonisée,
    En infinie disponibilité ÊTRE au centre des mondes…

    Douces pensées Brigitte :-))
    A bientôt,Moichèle

  12. Ce texte et souvent ceux que tu nous fais découvrir, apaisent, recentrent, dépouillent du superflu.
    Merci Brigitte pour la qualité de l’extrait d’aujourd’hui. Je lis en ce moment le livre de Marie (Bonheur du Jour), je retrouve la même ode à l’émerveillement.
    Bravo pour ces illustrations si pures dans leurs traits ! Belle journée.

  13. Ulysse dit :

    A chaque balade que je fais je réenchante le monde….Belle semaine à toi Brigitte

  14. Encore un auteur à découvrir ! Merci pour ce beau cadeau du jour… et ce mot s’émerveiller qui porte en lui tant de lumière …. Merci aussi pour les illustrations si délicates, comme toujours ! Belle journée à vous.

  15. Florinette dit :

    Ce retour à l’émerveillement est essentiel, indispensable pour notre équilibre, comme le dit si bien Bertrand Vergely à travers son ouvrage sur l’importance de savoir s’émerveiller, envers et contre tout, en citant cette magnifique phrase de Christiane Singer « Notre devoir le plus impérieux est peut-être de ne jamais lâcher le fil de la Merveille. Grâce à lui je sortirai du plus sombre des labyrinthes ».

    Merci Plumes d’Anges d’avoir mis en lumière cette auteure que je ne connaissais pas et doux dimanche, je t’embrasse.

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