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« … Ils fabriquaient des bateaux en bois de balsa, y ajoutaient des voiles faites de bouts de pantalons de pyjamas et de robes devenus trop petits. Alison, future ingénieure, s’intéressait plus aux bateaux qu’aux passagers. Ursula dessinait avec le plus grand soin les visages sur les bouchons et y collait des cheveux et des chapeaux. Même Toby, malgré son jeune age, participait. Chaque bonhomme-bouchon avait un nom…
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... Une fois les bonhommes-bouchons et leurs bateaux terminés, les enfants et Eleanor les emmenaient à un endroit qu’ils avaient repéré, suffisamment plat pour les accueillir tous les quatre, puis, un par un, ils posaient sur les eaux agitées les bateaux et leurs passagers attachés par des élastiques.
Au revoir, Crystal. Au revoir Rufus. À bientôt, Walt.
Ils étaient seuls maintenant et personne ne pouvait les aider au cours de leur périlleux voyage.
Tout comme les parents, se disait Eleanor en regardant dériver la petite rangée de bateaux qui s’éloignait dans le courant rapide. On mettait au monde ces précieuses personnes. On les couvait. Unique objectif impossible à atteindre: les empêcher de souffrir. Mais tôt ou tard il fallait laisser partir seuls les bonhommes-bouchons et alors on ne pouvait plus que rester sur la rive ou courir sur la berge en criant des encouragements et en priant pour qu’ils s’en sortent.
Les bateaux s’éloignaient en dansant. Eleanor et les enfants courait sur la rive moussue, suivant leur progression. Ils se dépêchaient pour rester à leur hauteur. Eleanor serrait la main de Toby. Toby, celui qui risquait de s’échapper et de s’attirer des ennuis plus vite que n’importe qui.
Le voyage n’était pas facile pour les bonshommes-bouchons. Certains bateaux dans lesquels les enfants les avaient installés se retrouvaient coincés dans les hautes herbes le long du ruisseau. D’autres disparaissaient sans laisser de traces. Si un bateau chavirait, qui portait à son bord un de ces précieux bonshommes-bouchons, Ursula (la plus théâtrale) poussait alors un cri perçant…
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… Il fallait laisser les enfants s’aventurer dans le monde. On ne retrouvait pas toujours la chaussure de Barbie. Les enfants devaient connaître la tristesse, sinon comment sauraient-ils réagir quand ils y seraient confrontés ? Les difficultés viendraient, quoi qu’on fasse. Le mieux c’était d’élever les enfants de sorte que quand ils rencontreraient des problèmes, comme cela ne manquerait pas d’arriver, ils parviennent à les dépasser.
Teach your children well.
Depuis qu’elle avait pleuré à cause d’une croûte de varicelle sur la tête de sa fille et de l’absence de cheveux à cet endroit, croyant que cet incident méritait le nom de déchirement, Eleanor avait appris au fil des années que les pires évènements, ceux qui faisaient vraiment mal, n’étaient presque jamais ceux qu’on craignait. Durant toutes ces années, personne n’était tombé sur les rochers au bord de la cascade. Cela ne s’était jamais produit, mais beaucoup d’autres choses étaient arrivées. Tant d’autres s’étaient effondrées. Tant d’autres étaient parties à la dérive. Tant d’autres s’étaient brisées. (…)
Finalement, on survit à beaucoup de choses. On en est transformé. Mais on continue… »
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Eleanor a vécu une enfance malheureuse : fille unique, non désirée par des parents alcooliques qui meurent dans un accident de la route quand elle n’a que seize ans. Elle écrit et illustre des histoires pour les enfants – son travail rencontre un franc succès – , décide d’acquérir une maison, en trouve une de taille modeste mais en pleine nature, au bout d’un chemin de terre, avec un grand terrain près d’une cascade.
Elle fait un jour la connaissance de Cam, artiste lui-aussi, un homme grand, robuste et doux qui ne voit de problème nulle part. Il vient habiter chez elle et ensemble, ils décident de fonder une famille. Arrivent Alyson, Ursula puis Toby… La vie est parfois difficile mais pleine de joies, de jeux, de fantaisies en tous genres. Un jour survient un accident qui pulvérise ce bonheur qu’elle croyait et voulait éternel.
Sur plus de six cents pages, l’auteure nous raconte l’histoire bouleversante de cette mère au courage inouï, son amour pour les siens est immense, c’est son seul guide, elle est confrontée à l’incompréhension et à l’injustice, elle vit, encaisse, accepte, pardonne. Le rythme de l’histoire ne faiblit jamais, les personnages décrits avec moult détails, des sujets d’actualité abordés et traités avec beaucoup de bienveillance. C’est un magnifique roman dont le titre m’avait été soufflé par Véronique, je l’en remercie sincèrement.
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Illustrations : 1/ « La maison rose » Johann von Tscharner 1886-1946 2/ « Mère et enfant » Zinaïda Serebriakova 1884-1967 3/ « Petit étang » Ivan Trush 1869-1941 4/ « Coucher de soleil » Winslow Homer 1857-1942.
Extraits de : « Où vivaient les gens heureux » 2021 Joyce Maynard.
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Tenter d’accepter l’adversité quand elle frappe à notre porte…
BVJ – Plumes d’Anges.



