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« … Il aimerait que quelque chose survienne dans sa vie, se produise – quelque chose qui en infléchirait le cours, et derrière ces mots il perçoit l’illusion expectative, et son incapacité à créer lui-même du mouvement. Et il sait par expérience que ce sont plutôt les accidents, la maladie, la mort qui surgissent sans crier gare et entaillent avec cruauté le ronronnement du présent…
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… Un peu moins de deux mille personnes meurent chaque jour en France, que fait-on de leur téléphone portable ? Il ne s’était jamais posé cette question mais elle lui parait soudain essentielle. Est-ce l’occasion pour leurs proches de percer enfin leur mystère, d’entrer par effraction dans leur univers, de pénétrer leur intimité ? Ou bien les proches respectent-ils la mémoire des défunts, leurs secrets, et effacent-ils les traces sans s’y aventurer ? Bien-sûr, il y a les codes secrets. Mais souvent, les conjoints les connaissent. Et dans le cas contraire, il est très facile de trouver quelqu’un pour les contourner.
Une jeune femme qu’il ne connaît pas, qu’il n’avait jamais vue, a laissé à sa disposition des milliers de traces.
Elle lui a laissé un monde. Son monde.
Et elle lui a dit : « Gardez-le. »…
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… Vous savez, la plupart des gens adaptent leurs discours à leur interlocuteur. selon qu’ils parlent à leur copain, leur tante, leur mère, leur patron, ils ne vont pas dire tout à fait la même chose, ou pas tout à fait de la même manière, parce qu’ils ne jouent pas le même personnage. De même, les gens vous disent quelque chose, mais à peine quelques jours ou quelques semaines plus tard, s’ils vous racontent la même histoire, ou qu’ils la racontent devant vous, ils en ont déjà une autre version. Moi aussi, hein,sans m’en rendre compte, je fais sans doute la même chose. C’est impressionnant, cette capacité que nous avons à nous transformer nous-mêmes et à transformer le réel.
Elle marque un temps avant de poursuivre
-Est-ce que le réel est si pauvre, si petit, si pitoyable ? Mais si on s’éloigne à ce point de la vérité, qu’allons-nous garder en commun ?…
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… Elle a confié son téléphone au hasard, laissant à Thomas le choix de le vider pour l’utiliser ou le revendre, ou de le garder intact. Elle a dit « s’il vous plaît », et elle lui a donné son code pour qu’il prenne la mesure de ce que le téléphone contient : un tas de souvenirs, de rencontres, de malentendus, de tentatives d’éclaircissements, de disputes, et une courte histoire d’amour.
Elle n’a pas eu le courage de tout effacer. Toutes ces traces…
Peut-on partir ainsi, en supprimant tout derrière soi ? Peut-être se disait-elle qu’elle aurait envie, un jour, de revoir ces photos (cinq mille clichés dont elle n’a vraisemblablement aucune sauvegarde, puisqu’elle a vendu son ordinateur), de retrouver les coordonnées de ses contacts, de relire ses échanges avec ses parents ou avec ses amis. Peut-être était-il impossible pour elle de renoncer, de manière définitive, à tout cela ?
Elle l’a choisi, lui, au hasard. S’offrant ainsi la possibilité, un jour, de revenir en arrière, de revenir sur ses pas. Si Nathan a raison, il est donc lui, Thomas, le dépositaire officiel de sa vie passée.
Mais ce soir-là, de retour chez lui, alors que Thomas fait les cent pas dans son appartement sans parvenir à s’asseoir, lui vient la certitude que le téléphone contient autre chose. Quelque chose qu’il n’a pas encore trouvé… »
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Thomas, la cinquantaine, traverse une période de sa vie où seul le passé est présent mais où le présent ne voit pas la moindre lumière sur l’avenir. Son ami d’enfance, Nathan, l’appelle un soir, ils se retrouvent à « La Malice », un bistro qu’ils connaissent bien. Ils discutent, dinent, boivent, Thomas rentre chez lui. Le lendemain matin, il cherche son téléphone portable qui habituellement est posé sur sa table de nuit… Il le retrouve dans une poche de sa veste mais… c’est un appareil semblable, pas le sien. Il réussit à contacter la propriétaire de l’objet, Romane Monnier, elle va lui rendre son téléphone, elle ne désire pas récupérer le sien.
Que faire de cette machine, qui semble contenir toute une vie ? Il hésite à rentrer dans l’intimité de Romane mais petit à petit il va explorer les photos, les vidéos, les messageries, les applications… il a peur pour elle, il cherche l’indice qui l’aiderait à comprendre.
Un roman qui parle du nouvel univers créé par l’intrusion des téléphones portables dans nos vies, qui parle de nos addictions, de nos soumissions. Romane s’interroge, elle est en quête de vérité, de rapports vrais. Où est la vérité dans tous les rôles que nous jouons et que nous exposons ? Thomas, en explorant la vie « intime » d’une inconnue, voit des bribes de son passé remonter dans sa mémoire, des fantômes surgissent, il questionne, se questionne, libère sa propre parole et dévoile sa propre vie.
Certains ne se reconnaissent pas dans ce monde, ils fuient, quelquefois disparaissent, laissant famille et amis dans le désarroi. Communiquer, se comprendre, laisser des traces ou pas… J’ai trouvé cette réflexion très intéressante, on sent la grande sensibilité de l’auteure. Notre époque a changé, s’est souvent déshumanisée, la machine a pris le dessus, devons-nous l’accepter ou opérer un virage ?
À nous de le décider.
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Extraits de : « Je suis Romane Monnier » 2026 Delphine de Vigan.
Illustrations : 1/ QR Code Plumes d’Anges 2/ « Gorges de Tegernsee » August Macke 1887-1914.
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Communiquer sereinement…
BVJ – Plumes d’Anges.


La machine prend effectivement le dessus sur beaucoup de choses. Là, on parle de téléphones portables mais on peut également parler de l’intelligence artificielle qui est en train de bousculer tant de personnes, notamment dans le monde du travail. J’aimerais bien que les choses redeviennent plus simples, que l’on réhumanise toute notre société, mais j’ai l’impression que nos décideurs n’ont pas encore compris les véritables enjeux… notamment au niveau éthique… Bises alpines et merci pour cette réflexion.
Les gorges représentées au pied du texte illustrent parfaitement
le monde dans lequel nous avons plongé, chère Brigitte .
Quand j’écris « nous », je ne me sens que partiellement concernée
puisque je n’ai pas de téléphone portable, un seul objet
exceptionnellement utilitaire pour le couple…
La tablette magique en revanche me relie au monde,
de manière souvent affectueuse et parfois poétique 🕊️
Hier, après une longue flânerie dans l’un des plus beaux jardins
de Bretagne, j’ai réalisé le miracle que produisait cet ensemble féerique :
pas une seule personne penchée sur l’objet-fétiche, uniquement
des sourires, des bonjours discrets et…le chant des oiseaux !
Communiquer sereinement, dis-tu, la solution est toute trouvée :
à nous de jouer, la vie douce est rarement bruyante 🌷
j’avoue que je cale un peu avec ce genre de sujet
Depuis quelques mois j’ai beaucoup lu autour et je sature un rien
cet objet très nouveau, très envahissant prend une place qui déborde le rôle d’un objet, il perturbe et compromet notre relation à la réalité, il perturbe nos relations aux autres, objets, personnes … q’elles soient éloignées, ou proches, le regard que cet objet impose à la relation détruit en grande partie la réaction à sa valeur et sa réalité, un autre monde qu’il va falloir repenser, re actualiser : un vaste problème qui risque de détruire les générations à venir ???
Aujourd’hui, il y a les téléphones portables et les ordinateurs, pour ma part rien de secrets dans ces machines…
Par contre ça me rappelle les journaux intimes… J’en ai fait plusieurs de 15 à 30 ans… je les ai brûlés sur un coup de tête il y a une vingtaine d’années…je regrette un peu car il était aussi la mémoire d’un temps disparu…
J’ai gardé le dernier, écrit plus tard…ma vie d’adulte, de maman, de femme… j’hésite à le faire disparaître…pourtant je crois qu’il serait plus sage de le brûler lui aussi…
Je crois que les seules traces que je vais laisser seront mes photos classées dans mon ordi ou dans des albums et mes poèmes…
Merci pour cette réflexion à partir du livre de Delphine de Vigan
J’ai lu plusieurs chroniques positives sur ce dernier roman de Delphine de Vigan et je pense que je le lirai, je l’ai déjà ajouté dans mes longues listes…le sujet est intéressant c’est bien vrai que la machine prend de plus en plus de place dans nos vies et celles de nos jeunes surtout et que souvent je me demande dans quel monde ils vont vivre plus tard…merci pour ta chronique et ton ressenti qui me conforte dans l’idée que j’ai bien fait de le noter. Bel après-midi
C’est étonnant d’abandonner son téléphone ainsi, j’imagine que le roman fournira une explication.
Trop de photos sur le téléphone, l’ordinateur, de temps en temps je trie mais pas assez. Idem pour les traces écrites – utiles ou inutiles à soi-même, sans pouvoir ni vouloir tout effacer…
Comment ne pas se poser ce genre de questions aujourd’hui en effet. Qu’on le veuille ou non ces petites machines ont envahi nos vies et contiennent plus que choses que ce que l’on pense de prime abord. Ce qui me fait le plus peur ce sont ces algorithmes qui engrangent le maximum sur nous, sans que nous sachions vraiment comment ni jusqu’où. Mais je ne confierai pas mon portable à un inconnu. Bonne fin de journée, bises.
Notre téléphone contient peut être même des choses que nous ne nous avouons pas.
Un autre le lisant pourrait il nous en raconter sur nous même ?
Ouvrir le téléphone d’un autre, à priori je bloque.
À priori seulement ….
Je vais me renseigner sur l’utilisation du QR code à partir de ton blog.
Toutes ces questions se posent autour du téléphone portable…
On peut difficilement s’en passer, je l’avoue… Nous y avons nos messages, nos photos… Nous partageons nos moments de vie… Nous y avons aussi notre jardin secret…
Merci pour ces intéressants extraits de ce livre « Je suis Romane Monnier » de Delphine de Vigan
Je note ! J’ai bien l’intention de le lire.
Belle illustration des « Gorges de Tegernsee »
Bises et passe une agréable semaine Brigitte avec le soleil
C’est vrai que nos téléphones renferment désormais des fragments entiers de nos vies… photos, messages, appels… J’ai toujours le dernier sms de mon frère et sa voix sur le répondeur chantant joyeux anniversaire comme il me le faisait chaque année. Je l’écoute de temps en temps lorsque son départ me pèse un peu trop. Lorsque je ressens le besoin de créer un lien encore tangible, concret. On garde tant de choses dans ces portables. Une photo des enfants il y a une quinzaine d’années mais qui ne jaunit pas et semble avoir figé le temps du bonheur…
Je ne sais pas si je réagirais mal au fait que mon téléphone tombe entre d’autres mains. Je ne parle pas de la perte des souvenirs qui forcément serait douloureuse mais du regard extérieur sur de l’intime… les gens s’intéressent ils vraiment à ce qui ne leur est pas familier ? Quels secrets seraient à ce point inavouables ? Et qui s’en soucierait…
Je viens de terminer le livre de Delphine.Il était sur l’étagère « nouveautés » de la médiathèque.
Ce livre nous montre la face cachée du progrès technique : la souffrance psychique et la santé mentale, la violence invisible de notre époque. il est un miroir tendu à nos vies saturées d’écrans. Il nous montre que derrière l’accumulation technologique, derrière cette frénésie de communication, se cachent des solitudes abyssales.
Le constat est amer.
Peut-être que le véritable enjeu de notre époque consisterait à réapprendre l’écoute et l’empathie. Précisément cette part d’ombre qui nous rend humains.
Merci Brigitte.
Je te souhaite un bon week-end
J’aime beaucoup Delphine de Vigan qui parle de sujets modernes avec une grande acuité et sensibilité. J’ai lu bon nombre de ses livres, mais pas celui-là. « No et moi » reste mon préféré, mais cela me donne envie de lire celui-ci, d’autant que je suis à ce virage, d’où ma reprise de blog après une dizaine d’années d’absence. Parce que j’ai réalisé combien ces rapports ici sont profonds et m’apportent énormément. Beau week end.
Nous sommes un et multiple selon les jours et les rencontres nous changeons d’humeur et d’avis nous sommes inconstants Quant à mon mobile je ne lui confie aucune chose confidentielle Belle semaine à toi Brigitte
Nous devons nous adapter à notre époque, ne pas regretter notre passé tout en restant lucide. Le monde se transforme tous les jours et nous ne devons pas rester sur la quai à attendre le prochain train. Bon dimanche Brigitte !
Nombreuses et vastes questions autour du sujet « téléphone portable » !
C’est vrai que nous avons dans les mains un objet magique (communiquer avec le bout du monde en visio), riche de nos photos, conversations et souvenirs, dangereux pour la traçabilité de nos positions géographiques, opinions…
Delphine de Vigan sait aborder avec finesse des sujets d’actualité (Les enfants sont rois, Les loyautés…)
Merci pour ce conseil de lecture que je vais suivre.
Bon dimanche Brigitte, très amicalement. Claudie.
Il nous semble impossible de ne plus utiliser notre téléphone, et encore plus incroyable pour les jeunes qui sont nés avec cette technologie.
Mais nous pouvons toujours garder notre liberté de l’utiliser ou non.
Je reconnais qu’il remplace le carnet et le stylo que j’avais toujours dans mon sac. Pratique, toujours sous la main pour écrire, noter une idée, lorsque je suis à l’extérieur.
Comme pour mes cahiers de souvenirs et autres, tout supprimer ou non…
L’ IA me semble plus inquiétant.