Rendre justice…

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« … – C’est quoi ça ?

« Ça » sous entendu ce bois d’ébène qui, s’intercalant entre la courbure d’un soleil pâle et ses yeux plissés, lui fait partiellement de l’ombre. « Ça » sous-entendu trois kilos et six cents grammes de chair tendre, enveloppée comme un agneau noir dans un drap de laine. « Ça » donc, paquet vivant de tracasseries manifestes. Et il ouvre le billet attaché à son poignet.

 De la part d’Elvire, ta sœur bien-aimée.

Une naissance pour une renaissance.

Un cadeau d’Elvire, c’est-à-dire une énième tentative pour rendre le sourire à un veuf à l’agonie. Ferréol réfléchit, Edmond gazouillant dans une pelisse entre ses bras…

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… Edmond a la figure ronde, les yeux jamblon*, le front bombé. Son visage est joufflu, ses mains dansent, ses joues lisses sont rondes comme des noyaux de longanis*. Ferréol, horticulteur aguerri, dresse patiemment la nomenclature de tous ses traits comme pour une plante nouvelle, une espèce qu’il dissèque pour la première fois ; sourcils noirs, petit pied rond qui lui donne un coup sous le menton, main de lilliputien qui se tend vers la sienne. 

Il s’étonne de trouver la chose regardable, de se sentir prêt à le traiter comme s’il était son propres fils. C’est peut-être cela l’amour…

 Fruits tropical et exotique

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… Les dimanches de lessive, au bord de la rivière Sainte-Suzanne, Edmond assomme Isidore avec sa barbante et interminable histoire de vanille et son nouveau rebondissement belge, puis français. Si Charles Morren dit vrai, les fleurs de vanille sont les fleurs les plus éphémères qu’Edmond, Ferréol et même Isidore connaissent. Éphémères parce qu’elles se fanent au bout d’une seule journée. Au moins trois années de patience avant qu’un vanillier donne ses premières fleurs. Trois mois et demi, septembre à décembre, pendant lesquels la vanille est en fleur. Une durée de vie d’une seule journée pour chaque fleur soit à peine douze heures pour la féconder. Et encore, s’il fait très chaud, elle se referme et meurt avant la fin de l’après-midi. Au moins six semaines à attendre, si la fécondation est réussie, pour que la gousse de vanille atteigne sa taille maximale. Neuf mois de plus pour qu’elle soit mûre et prête à être cueillie. Au total, près d’un an entre la pollinisation et la récolte du fruit mûr…

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Dans toutes les grandes villes atlantiques,

de Bordeaux à Lorient, on ne parle que de desserts à la vanille.

Millefeuille à la vanille, macaron à la vanille, tarte à la vanille,

sablé à la vanille, meringue à la vanille… »

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L’histoire se passe au XIXème siècle sur une île, les villes de la Côte au vent y portent les noms de Sainte Rose, Saint André, Saint Benoit… Sainte Suzanne, nous sommes sur l’île de la Réunion, anciennement appelée île Bourbon.

Edmond n’a que quelques jours lorsque décède sa mère et s’enfuit son père. C’est Elvire , sœur de Ferréol Bellier Beaumont, qui l’accueille un dimanche, au lendemain d’un cyclone et le place chez son frère veuf un tantinet dépressif. Edmond a le statut d’esclave comme l’avait ses parents, il ne pourra apprendre ni à lire ni à écrire. Son maitre est un érudit passionné par les plantes, il possède un magnifique domaine et voyage sur l’ile pour répertorier toutes les espèces. Edmond le suit, observe et apprend vite et beaucoup, il semble être l’esclave préféré de Ferréol, les autres en sont jaloux malgré sa gentillesse profonde. Il obtient un petit lopin de terre, y plante des aromatiques, expérimente, réfléchit, observe et déduit… À l’age de douze ans, il fait une découverte formidable qui va enrichir beaucoup de gens mais… je vous laisse découvrir la suite passionnante.

J’ai aimé cette lecture même si l’esclavagisme reste d’une tristesse absolue ; on suit ce petit Edmond, on le soutient face aux injustices des humains, à leur cruauté. Sa rencontre avec Ferréol, son « ti père » comme il dit a été « la chance de sa vie »dans cette époque coloniale et si les liens qu’ils ont entretenus ont eu leurs hauts et leurs bas, ils ont su tissé un fin fil d’amour. J’ai aussi énormément appris sur la Vanille dont l’histoire est tout à fait incroyable.

Gaëlle Bellem, originaire de la Réunion, s’est appuyée sur toutes les archives de l’île pour rendre justice à cet homme. Elle nous décrit dans une langue vivante et colorée, avec humour malgré les tragédies, une société dans laquelle l’argent et le pouvoir gomment trop souvent l’humanité et la justice. La Nature flamboyante est omniprésente au fil des pages et nous fait réellement voyager. 

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Extraits de : « Le fruit le plus rare ou La vie d’Edmond Albius »  2023  Gaëlle Bélem.

Illustrations : 1/ « Carte de Bourbon »  Étienne de Flacourt  1607-1660  2/ « Vanilla planifolia  dans Mon jardin à Ceylan »  Georges de Alwis  XIXème  3/ « Edmond Albius  Antoine Louis Roussin  1819-1894.

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Reconnaître le talent des Hommes, leurs droits et leurs devoirs…

BVJ – Plumes d’Anges.

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