Passé présent…

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« … En ce moment je ne vois que des femmes enceintes déambuler dans les rues du Vieux-Nice ou le long de la Promenade. J’imagine. Tu as palpé ton ventre après les premiers retards. Ton cœur s’est emballé. Tu t’es sentie toute chose, avec cette existence minuscule qui prenait sa place au plus profond de toi. Ça commence comme ça, un enfant. Du sang qui ne vient pas. Détourné par un petit locataire qui en fait son miel. As-tu été joyeuse, quand tu as su ? As-tu pensé prévenir la terre entière, les étudiants boutonneux du Régent, place Gambetta, ceux qui te toisent comme si tu avais de la paille dans tes souliers, histoire de les rendre jaloux ? As-tu au moins éprouvé quelques secondes d’insouciance avant que ne t’écrase le poids de la faute ? Ou as-tu pris peur ? Une peur bleue. Dans une famille, un enfant, c’est le bonheur qui frappe à la porte. On lui ouvre, on lui dit « entre, fais comme chez toi, la route a été longue ». Le bonheur s’installe, prend ses aises, prend son temps. Il ne fait pas que passer. Il est chez lui chez nous. Il agrandit la maison en même temps qu’il la rétrécit, il faut lui trouver une place et vite. Un petit, c’est très grand. Ça mange tout l’espace, ce bonheur-là. Des mètres carrés de risettes et de pleurs, de joues rouges, de gencives irritées, de compresses en coton, d’enjambées incessantes entre quatre murs. On colle des papiers neufs remplis de jolies motifs. On fait le plein d’objets en couleurs pour l’éveil, et de bonne taille pour qu’il ne s’étouffe pas. Gare à ce qui coupe, gratte, irrite, gare aux angles vifs des tables, aux regards tranchants. Autour il faut tout arrondir, tout adoucir. Surtout rien de pointu. Surtout rien de pointu. La maison entière doit devenir une peau de bébé, même les voix des grandes personnes car bien-sûr il faut lui parler, à cet enfant. Il ne vient pas du silence. Il vient de l’amour, des mots tout doux prononcés par Moshé, de tes mots à toi Lina. Il a l’ouïe fine, dans sa piscine maternelle. Rien ne lui échappe. C’est une éponge, ce début d’enfant…

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… Je pense à nous, petite maman.

Notre amour s’est cassé comme une ampoule. Tout s’est éteint brusquement.

Tu ne m’aimais jamais assez puisque tu m’aimais toujours trop. Je ne te voyais pas comme tu étais. Il suffisait pourtant d’ouvrir les yeux. Tu l’as fait à l’instant mais tu les a refermés aussitôt. Si tu pouvais recommencer.

J’ai l’impression que tu m’écoutes. Une vibration du silence.

Je te regarde. C’est la première fois que je te regarde.

Ce que je vois, je ne l’avais jamais vu.

Je n’avais jamais voulu le voir… »

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Éric Fotorino signe là un roman – visiblement autobiographique – plein de sensibilité. Sa mère Lina, 75 ans, livre à ses trois fils réunis, le terrible et douloureux secret qu’elle porte en elle depuis longtemps. Ses deux plus jeunes enfants compatissent immédiatement, l’auteur, lui, reste « de marbre ». Mais très vite il ressent l’irrépressible besoin de remonter le temps, le temps de sa naissance, celui de la jeunesse de sa mère. Des rencontres vont l’éclairer, le puzzle familial se reconstitue par petites touches, remettant à leur juste place les bribes de souvenirs et les découvertes. Lina devient petite maman, la fin du roman est belle et même poignante.

Nous avons presque tous besoin de comprendre notre histoire familiale et d’en éclairer les zones d’ombre, de mettre en lumière les évènements qui nous ont construits, les fantômes qui nous hantent, pour avancer et nous élever avec plus de légèreté. J’ai pris un immense plaisir à lire cette histoire , je vous la recommande.

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Extraits de : « Dix-sept ans »  2018  Éric Fotorino.

Illustrations : 1/ « Baie de Nice »  2/ « Pivoines et visage de femme »   John Peter Russel  1858-1930.

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Marcher vers le passé pour mieux vivre le présent…

BVJ – Plumes d’Anges.

10 commentaires sur “Passé présent…”

  1. Florinette dit :

    Ayant perdu ma maman très jeune, son décès m’a fait remonter beaucoup de souvenir et au fur et à mesure que les années passent (surtout que dans quelque temps j’atteindrais l’âge de son départ), j’ai l’impression de la comprendre de mieux en mieux, pourtant nous étions très proche, mais en prenant de l’âge, j’ai l’impression qu’aujourd’hui je la regarderais différemment…
    Merci Plumes d’Anges pour ce très bel et émouvant article et bon dimanche, je t’embrasse !

  2. daniel dit :

    Je ne suis pas un homme du passé et ne me retourne pas trop sur ma vie et ma famille . Restent quelques souvenirs douloureux ou bien joyeux ! belle semaine, Brigitte .

  3. Aifelle dit :

    Je me souviens avoir entendu l’auteur s’exprimer sur son livre et c’était touchant. Je vais essayer de lui faire une petite place. On n’en finit jamais de voir son passé familial avec un nouveau regard. L’âge apporte des éléments différents que l’on ne pouvait pas voir plus jeune. Bonne semaine Brigitte.

  4. Fiorenza dit :

    Nous ne réalisons le bonheur d’avoir eu une enfance insouciante
    que lorsque les auteurs de ce privilège ne sont plus là pour en
    parler encore et encore …

    Dans mon jardin, la semaine dernière, une bouffée de chagrin est soudainement
    montée car le décor des premiers apéritifs avec mes parents était devenu
    plus assombri, les arbres avaient tellement grandi eux aussi !

    Et rapidement, leurs rires affectueux sont revenus : ils signent pour toujours
    la joie que nous partagions au soleil ou sous la pluie…
    Nos parents nous accompagneront jusqu’à la fin de notre temps !

  5. Dominique dit :

    on en termine jamais avec la famille et l’enfance, pour le bien ou le mal d’une vie

  6. Poussy dit :

    J’ai adoré ce livre si profond, ce cri d’amour d’un homme pour sa mère pardonnée et retrouvée.
    Tout le livre est dans cette expression « petite maman », je l’emploie si souvent mais pour combien de temps encore….
    Comme c’est doux et douloureux tout ça, on est tous faits les uns des autres qu’on le veuille ou non, alors benissons ces liens, la vie est belle.
    Je t’embrasse, plumette douce.

  7. Merci Brigitte pour cette découverte. Ce livre semble écrit avec beaucoup de sensibilité, de délicatesse, de tendresse. Je le note sur mon carnet « à lire », avec la certitude d’une lecture enrichissante. Je t’embrasse, et te souhaite une belle semaine. Claudie.

  8. Colo dit :

    Partir à la découverte de notre passé est un voyage, pas toujours semé de roses, mais pour certains indispensable. Une tendresse toute particulière pour nos mamans, souvent.
    J’aime énormément les tableaux que tu as mis, la deuxième, dame avec chapeau de fleurs (c’est moi qui l’intitule ainsi), m’enchante.
    Merci Brigitte, besos.

  9. eki eder dit :

    il parait qu’il vaut mieux bien connaitre son passé pour bien vivre le présent..
    merci pour ce partage.
    Bonne soirée Brigitte. Je t’embrasse

  10. Tania dit :

    J’ai aimé ce roman où l’auteur retrouve sa mère comme il ne l’a pas connue.

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