L’humanité, simplement…

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« … Maman, je souhaitais simplement te dire que je t’aime. (…) Dans mon lit d’hôpital, je me réfugie dans nos souvenirs. Ils m’apaisent. Je me figure main dans la main avec toi, dévalant les prairies, entourés de Gust et de la chèvre Blanquette, tes deux amis encore plus fous, plus joyeux, plus enthousiastes que nous, tous les quatre grisés par le bonheur de nous dégourdir les jambes, d’aspirer l’air ensoleillé, de saluer le printemps. Comme nous avions raison de nous réjouir d’un rien. Car ce rien, c’était tout. Inspirer, expirer, s’en rendre compte, s’en émerveiller. Quelle sagesse ! Moi qui ai fréquenté tant de gens éminents, financiers, politiciens, idéologues, savants, je découvre que toi, Gust et Blanquette, vous me délivriez d’irremplaçables leçons. S’étonner d’exister. Remercier. Cultiver la joie, à toute force.

Vous avez été mes meilleurs professeurs de vie, voire de philosophie, même si je ne me suis pas comporté à la hauteur de ce que vous m’enseigniez. Plus tard, je me suis un peu égaré dans les labyrinthes de la sophistication, j’ai tenté de ressembler aux esprits chagrins, ceux qui préfèrent l’écœurement à la jubilation, le pessimisme à l’optimisme, la mort à la vie. Quand je livrais une observation morose, cynique, nihiliste ou désespérée, ils m’applaudissaient en m’octroyant un diplôme de clairvoyance. Pourtant, dans mon actuel état de faiblesse, ce qu’ils m’ont appris se réduit à un tas de poussière, et je n’atteins vigueur et lumière qu’en pensant à vous trois.

Gust… Blanquette… Crois-tu que nous retrouvons, là-haut, les animaux que nous avons aimés ? Je l’espère tant… Eux, je suis certain qu’ils auront fait l’impossible pour me revoir, qu’ils auront patienté fidèlement des années, bravant le froid, l’inconnu, la solitude, le découragement, afin de se précipiter vers moi, la truffe chaude, la queue hilare, les yeux plissés. Nous nous étreindrons sans fin. Si c’est ainsi, ce sera beau, l’éternité… »

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Quatre nouvelles, quatre histoires qui nous interrogent, j’ai été particulièrement touchée par celle-ci « Mademoiselle Butterfly », et puis, qui ne rêverait d’écrire une telle lettre à sa mère ?…

Extrait de : « La vengeance du pardon »  2017  Eric-Emmanuel Schmitt.

Illustrations : 1/ « L’attente »   2/ « Chien »   Winslow Homer   1836-1910.

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Nous relier à notre part d’humanité…

BVJ – Plumes d’Anges.

5 commentaires sur “L’humanité, simplement…”

  1. Dominique dit :

    je n’y crois pas une seconde à l’éternité heureuse mais qu’est ce que c’est beau

  2. Touchant ce texte Brigitte… sur ce lit d’hôpital se décantent l’important et le futile…
    Les deux illustrations sont bien choisies. Merci ! Bonne, douce journée et Bises. Claudie.

  3. Adrienne dit :

    « ce rien, c’était tout », exactement comme Victor Hugo, après la mort de sa fille aînée, se souvient des soirs où elle était encore là et écrit « j’appelais cette vie être content de peu »…

  4. Commencer la journée en lisant EE SCHMItt auquel je ne sais pas résister lorsqu’il écrit sur la musique et les animaux , c’est commencer une très bonne journée… Des extraits émouvants au possible …. et forts d’un bon sens bien ancré dans la vie… Merci pour ce double cadeau matinal, une nouvelle fois les illustrations sont superbes… Belle journée.

  5. Colo dit :

    J’ai des problèmes avec l’au-delà, mais tes extraits sont si chaleureux, très beaux, merci!
    Le tableau L’attente me plaît beaucoup.
    Merci Brigitte, bonne semaine.

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