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« … Afin d’être encore plus étroitement claquemuré, il fit mettre des bourrelets aux portes et aux fenêtres et quand ses amis, car il en avait encore, cherchaient à le raisonner, ils les regardait d’un air de mépris, leur faisait entendre qu’il les jugeait stupides et ne tenait pas à les voir. Aussi ne tardèrent-ils pas à se lasser de ce fou et ils l’abandonnèrent à sa misanthropie. On pouvait à présent comparer ce malheureux à une tour isolée, si bien blanchie et ravalée que les hirondelles et les corbeaux n’y peuvent plus nicher. La tour domine toujours la plaine mais la vie s’en est retirée.
Tiburius fut ravi d’avoir enfin la paix ; il se frotta les mains avec satisfaction, décidé à entreprendre ce qu’il souhaitait depuis longtemps : à savoir se soigner sérieusement. Il n’avait pas encore essayé, bien que sa maladie fut une chose avérée. Il résolut donc de suivre un traitement et afin de pouvoir se consacrer entièrement à ce projet, il chargea un domestique de veiller sur sa garde-robe, confia l’entretien du mobilier à son valet de chambre et à l’intendant la mission de toucher ses revenus. Quant aux propriétés, le vieux régisseur continuait à les gérer comme auparavant.
Il se procura immédiatement tous les livres traitant du corps humain, les rangea dans l’ordre où il voulait les lire. Dans les premiers, bien entendu, il n’était question que d’organes normaux, et ceux-là n’étaient pas les plus intéressants. Mais lorsqu’il s’attaqua aux ouvrages de pathologie, sa stupéfaction fut grande en retrouvant tous les symptômes qu’il observait sur lui-même…
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… Il faisait une chaleur étouffante lorsque, dans l’après-midi, la berline, bien close, pénétra dans une étroite vallée et remonta le cours d’un torrent aux eaux vertes et bouillonnantes. Puis les montagnes s’écartèrent, la voiture passa devant un bâtiment d’où s’échappait un nuage de vapeur. C’était, dit le cocher, la source thermale qui jaillissait du sol et on touchait au terme du voyage. Bientôt la berline roula dans les rues de la ville d’eaux, déserte à cette heure caniculaire. À peine pouvait-on deviner un œil inquisiteur, épiant par l’entrebâillement d’un volet ou d’un rideau, derrière les fenêtres closes.
Tiburius avait fait retenir un appartement à l’hôtel. Tandis que tout le monde s’affairait à porter les bagages entassés dans la berline, il s’assit devant une petite table peinte en jaune et chercha à mettre de l’ordre dans ses idées. Il était donc enfin au bout de cette inquiétante expédition et les paroles ironiques du petit docteur avaient porté leurs fruits…
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... Un sentier bien tracé s’enfonçait sous bois et Tiburius en s’y engageant ne put s’empêcher de penser à ce fou de petit docteur qui se donnait tant de peine pour préparer des terreaux pour ses rhododendrons et ses bruyères alors que ces plantes poussaient ici tout naturellement. Il se promit de raconter cela à son voisin dès son retour.
Le promeneur suivait le sentier, distrait par tout ce qu’il rencontrait. ici les boules de corail de la canneberge flamboyaient à côté de lui, ailleurs la myrtille dressait son feuillage luisant et ses baies violacées. Les arbres se resserraient, le sous bois devenait plus touffu avec çà et là, l’éclat lumineux d’un tronc de bouleau. le sentier continuait sans changer d’aspect mais peu à peu cependant, la sapinière s’assombrit, se resserra, une brise plus fraîche siffla dans les branches et incita Tiburius à rentrer de crainte d’un refroidissement. D’ailleurs, en regardant sa montre, il s’aperçut qu’en tenant compte du retour, il dépasserait le temps habituellement consacré à prendre de l’exercice. Il fit donc volte-face et n’étant plus attiré par mille choses nouvelles, marcha plus vite. Le sentier courait toujours à travers bois. Au bout d’un moment Tiburius s’étonna de ne pas apercevoir la muraille rocheuse qu’il avait côtoyée au départ. Puisque à ce moment là elle était à sa droite, maintenant il aurait dû l’apercevoir à gauche. Sans doute avait-il été si distrait par cette promenade qu’il avait fait plus de chemin qu’il ne le pensait. Il continua donc patiemment dans la même direction en pressant le pas.
Mais la falaise rocheuse restait toujours invisible. L’inquiétude le saisit. La forêt était manifestement plus sombre que tout à l’heure… »
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Théodore Kneigt, surnommé Tiburius, né d’un père excentrique, riche propriétaire plein de lubies successives et d’une mère aimante à l’excès craignant sans cesse pour sa santé, éduqué par un précepteur plus qu’étrange et un oncle original, tous lui forgèrent une personnalité hors du commun. À leur mort, il fut à la tête d’une fortune considérable. Il s’entoura de magnifiques objets, choisit les plus beaux vêtements, s’initia à la musique puis à la peinture, commanda de nombreux livres… une succession de passions qui le lassaient très vite. Il sombra alors dans une certaine mélancolie, se sentit malade, s’enferma chez lui pendant de longs mois.
Un jour, un autre original s’installa dans la propriété voisine. Il était médecin mais n’exerçait plus son art, sa passion allait vers son jardin et du matin au soir, il s’en occupait avec amour. Tiburius lui rendit visite de plus en plus souvent, sous de nombreux prétextes, cette incroyable rencontre allait changer sa vie, le petit docteur était intuitif. Je vous laisse découvrir la suite…
J’ai adoré ce texte, fort bien écrit et traduit. L’auteur dépeint talentueusement les paysages et les situations, il ne manque pas d’humour et mine de rien nous tient en haleine tout au long de ces soixante pages. Il nous donne l’envie de partir et d’arpenter ces sentiers de montagne, c’est une invitation au voyage.
« Admiré par Nietzsche, Hermann Hesse ou Thomas Mann, Adalbert Stifter est une figure majeure des lettres allemandes » peut-on lire sur la quatrième de couverture. Un conte à lire et à offrir, oh, cela tombe bien, c’est bientôt Noël !
Aifelle en avait parlé —> LÀ
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Extraits de : « Le sentier dans la montagne » Adalbert Stifter 1805-1868.
Illustrations : 1/ « Rapides » 2/ « Sentier de montagne » 3/ « Forêt » Arseny Meshchersky 1834-1902.
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Croire au pouvoir de l’intuition…
BVJ – Plumes d’Anges.


